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Les premières Assisses internationales du journalisme à Lille-Arras
Trois jours de réflexions pour redorer le blason du journalisme

Par Léon Kharomon

Le village planétaire promis par Mac Luhan est aujourd’hui à portée de main, par un clic de souris ou de pavé digital. Jamais les moyens d’informations et de communication n’ont été aussi nombreux et divers. Mais, paradoxe, jamais le journalisme n’a traversée une crise aussi profonde. Comment réinventer une profession secouée par un bouleversement sans précédent ? Qu’attendent les citoyens des journalistes ou, question encore plus provocante, est-ce utile de former les journalistes ?...
Telles sont les questions et tant d’autres qui sont débattues aux premières Assises internationales du Journalisme à Lille-Arras du 7 au 9 mars.

Sur les murs du Nouveau Siècle, l’espace où se sont ouvertes les premières assises du journalisme, sont affichées des caricatures inspirées du thème interrogatif "Un monde sans Journalistes ?". Il n'y a pas longtemps, pareille question ne pouvait même pas être envisagée.
Aujourd’hui, professionnels de médias, formateurs, étudiants en journalisme et citoyens vont passer trois jours pour tenter d’y répondre. C’est dire combien l’heure est grave ! La profession est décidée à prendre les choses à bras le corps. Pour ce faire, il faut bien examiner le mal dans toutes ses dimensions.

D’abord par la racine. En se demandant s’il est utile pour la France d’avoir autant d’écoles de journalisme, au total douze reconnues par la profession, sans compter des dizaines qui continuent de naître alors que le marché de l’emploi accuse des signes de saturation et doit faire face à une récession économique très forte. A la question "Est-ce utile de former des journalistes", après des vives discussions en atelier, les échanges se sont poursuivis sur le blog de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, l'ESJ, réalisé sur place par une équipe d’étudiants.

Un pigiste de France 3 pense que la vraie question consiste non pas à savoir si les journalistes doivent être formés, une évidence, mais plutôt par qui devraient-ils l’être. "La réponse", dit-il, "se limite de plus en plus aux écoles, ce qui embourgeoise la profession. Il y a donc une sélection économique qui contribue à déconnecter les journalistes de la société". Pour un autre journaliste, c’est plutôt les anciens qui ne veulent plus jouer leur rôle de conseillers. On déplore le manque de formation de jeunes, alors même qu’ils n’ont jamais été aussi diplômés. "Il faut que les anciens investissent les écoles, et cessent d’accréditer le mythe du jeune diplômé qui serait plus rapidement "opérationnel". Autrement dit rentable à court terme" suggère t-il.

Le manque d’expérience des journalistes ou leur formatage en un seul moule, d'où l' incapacité à diversifier l’information explique t-il cette grave érosion du lectorat ? La réponse n’est pas aussi évidente. Il reste que l’état des lieux de la presse n’incite guère à l’optimisme.
Patrick Eveno, maître de conférence en histoire contemporaine et spécialiste de médias, donne quelques chiffres : en 2006, Libération a enregistré des pertes de 10.000.000 d’euros, Le Monde était déficitaire de 12 millions d’euros, tandis que France Soir a risqué une liquidation.
Le Parisien reste le seul quotidien national à avoir fait de bénéfices.

Qu’est-ce qui explique ce marasme continu ? "C’est d’abord la captation d’une grosse part de la publicité par les journaux gratuits tels que Métro , 20 minutes et Direct Soir" explique Patrick Eveno. Mais il faut aussi ajouter la culture de la gratuité encouragée par l’Internet.
Le site le plus consulté aujourd’hui étant celui d’Orange, bien avant celui du Monde qui reste payant. Or le site d’Orange, comme celui de Yahoo ou d’autres fournisseurs Internet se contentent juste de diffuser des dépêches d’agence. Ce qui ne permet pas au lecteur d’avoir les vrais clés de l’info.

Privilégier la proximité avec les lecteurs

L’argent seul n’explique pas le désamour des jeunes vis-à-vis de la presse. Ils se tournent vers les gratuits, séduits par un langage facile à comprendre et jugent les quotidiens classiques trop élitistes ou trop politisés. Le rachat de Libération par Edouard de Rotschild, puis l’éviction en 2006 de Serge July, pourtant fondateur du journal, est l'illustration de la crise que traverse la presse française. Cette situation n’est pas propre à l’Hexagone. Même au Japon, premier consommateur de la presse quotidienne, des baisses du chiffre d’affaire sont constatées. Mais c’est ici, en France, que la crise est à la fois profonde et particulière avec, d’une part, une presse quotidienne aux abois, de l’autre une presse quotidienne régionale qui continue à accroître ses parts de marché.

Il se dégage un constat : Le public n’a jamais été aussi demandeur d’une information de proximité. La presse quotidienne nationale française occupe actuellement le 17è rang mondial, alors que avant 1940, elle occupait le premier rang avec les USA.
On pense aussi que la presse française, abondamment subventionnée par l’Etat pendant des décennies a fini par s’éloigner de préoccupations quotidiennes de ses lecteurs en accordant trop de place aux informations institutionnelles.

Pour Patrick Le Hyaric, directeur de publication de l’Humanité "il serait bon qu’on ne parle pas qu’en terme d’argent, mais d’abord de métier. Le journalisme est un métier noble qui favorise le débat démocratique. Les entreprises de presse ne peuvent pas être considérées comme d’autres. Un journal est un passeur d’info et d’opinion. S’il ne faut s’en tenir qu’à la recapitalisation des journaux, on assistera, à coup sur, à la disparition de la presse".

Le salut par la souscription publique ?

Devant ce tableau sombre, François D’Orcival, directeur de Valeurs actuelles, et président du syndicat professionnel de la presse magazine et d’opinion apporte une note d’espoir. Il estime que les journaux gratuits, principale menace de la presse aujourd’hui, n’ont pas beaucoup d’avenir. Leur horizon économique n’est pas stabilisé. "Dans dix ans, affirme t-il, on aura plus de gratuits car ils n’auront pas trouvé leur modèle économique".
Pour lui, il serait donc excessif de parler "d’effondrement de la presse". En France, l’industrie de la presse représente 10 milliards d’euros, avec deux milles entreprises dont 1.800 ont moins de 50 salariés. Sur 10 ans la presse a perdu 80 millions d’euros sur 10 milliards.
Ce qui exige néanmoins qu’on rectifie le tir.

Au moment où se tiennent les assises de la presse, un groupe de professionnels et des syndicats de la presse est en pourparlers avec le Ministre de la culture et de la communication pour étendre la législation sur le mécénat culturel au domaine de la presse.
Ceci permettra, espère t-on, la défiscalisation du soutien que peut apporter le public à la presse en terme de souscription. Celle-ci permet aujourd’hui aux journaux comme l’Humanité, les Revenus ou Politis de ne pas disparaître.

Après une sévère autocritique de la presse la première journée, les assises se poursuivent aujourd’hui à Arras, banlieue lilloise, avec, entre autres ateliers "comment prévenir les Tsunamis médiatiques ?" ou encore une réflexion sur le rôle du photo-reporter dans une société noyée par l’image.
Les participants et le public reviendront à Lille vendredi pour réfléchir sur la place d’Internet en tant que média de demain et débattront du prix à payer pour être informé.
C’est vers 18 heures ce même vendredi que seront finalement clôturées les assises après une réflexion prospective sur ce que serait un monde sans journaliste.

 

 



 

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