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Les bulles de la diaspora africaine
Par Léon Kharomon
Ils sont, pour la plupart, jeunes, ambitieux, dynamiques et conscients d’être les porte-étendards d’un Art dont l’Afrique n’a pas encore exploré toute la richesse. Par des fortunes diverses, ils se sont retrouvés en Belgique, en Italie, mais surtout en France, pays d’expression culturelle par excellence, tantôt pour poursuivre leurs études, mais souvent pour échapper à la répression de certains pouvoirs politiques africains qui ont toujours redouté la force de "leurs armes" : des crayons et des planches.
Leurs bulles se veulent, avant tout, réalistes et pourraient, à certains égards, décevoir un public européen habitué à de la fiction pure. Comment peuvent-ils rester indifférents aux multiples maux dont souffre encore l’Afrique ? Ils sont conscients de la force d’un dessin ou d’une caricature pour pallier le déficit de communication quand, dans les journaux, la langue de Molière ou de Shakespeare n'est pas toujours comprise par toutes les couches de la population.
Qu’à cela ne tienne, de la Bulle de Nevers au Festival international d’Angoulême, via divers salons et concours organisés à travers l’Europe, les artistes africains, organisés en collectifs ou individuellement, ne cessent de susciter la curiosité du public, mais aussi de grandes maisons d’éditions qui commencent, timidement, à leur ouvrir leurs portes. Dans cette série, l’Oeil de l’Exilé va à la découverte de ces talents.
Al Mata
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Son album: "Le retour au pays d’Alphonse Madiba", dit Daudet, dans un scénario de Christophe Ngale, est sous presse. Ce sont les mésaventures d’un étudiant africain refoulé après avoir échoué dans plusieurs facs en Europe.
Pour survivre, il va s’improviser spécialiste dans divers domaines avec de faux diplômes, le mythe de l’Europe aidant encore en Afrique. Va-t-il pour autant réussir à s’en sortir ? C’est à l’ouvrage qu’on devrait en juger. Histoire à découvrir dans cet album à paraître avant la fin de cette année aux éditions Laï-Momo.
En attendant, on peut apprécier sa touche dans le prochain numéro d’Afro Bulles, la revue des bandes dessinées africaines, à paraître au mois de mai.
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Son parcours
C’est vers l’âge de six ans qu’Al Mata manifeste un intérêt pour la bande dessinée. Dans les années 70, comme tout jeune Congolais, ses rêves sont peuplés des Tintin, Astérix, Boule et Bill et d’autres personnages mythiques tout droit sortis des bulles européennes. La BD locale est encore quasi inexistante. Quelques journaux locaux, à l’époque très peu nombreux, et tous voués à la gloire de Mobutu, recourent rarement aux services des dessinateurs.
"C’est grâce à la revue Jeune pour Jeunes que la bande dessinée a pris, à partir de 1976, un ancrage local", se souvient Alain Mata Mamengi. Des personnages comme Sinatra, Kasaduma, Mosekonzo, Mata Mata et Pili-Pili sont restés gravés dans sa mémoire. Il était donc possible de faire de la BD à Kinshasa. Les éditions Saint-Paul ayant constaté l’engouement du public pour les séries cultes de cette revue, vont faire appel aux célèbres signatures des pionniers comme Sima Lukombo, Boyau, ou Mongo Cissé pour dessiner des séries éducatives et chrétiennes.
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Depuis, Al a tracé son chemin. Après son bac, il s’inscrit à l’Académie des Beaux-arts de Kinshasa où il obtient en 1992 un graduat (bac+3) en arts graphiques. Nous sommes au début du processus de démocratisation en Afrique. La presse privée connaît un boum sans précédent avec la multiplication des titres.
Rien qu’à Kinshasa, on compte au début des années 90 plus de cinquante titres. Certains paraissant à l’improviste quand ils ne disparaissent pas, faute de moyens financiers ou suite à la répression du pouvoir mobutiste. |
Des éditeurs ont compris que face à la concurrence impitoyable et pour booster les ventes, il fallait innover avec la caricature dans les journaux d’informations générales. C’est ainsi que, son diplôme de graphiste fraîchement décroché, Al Mata se voit embauché à 21 ans, comme caricaturiste au journal L’Observateur paraissant à Kinshasa. "L’éditeur me dictait les scenarii, le temps pour moi de comprendre les différents acteurs de la bouillante scène politique congolaise". Vite, il gravit les échelons pour se retrouver en moins de deux ans directeur artistique du même journal. Titre assez pompeux qui ne le met pas à l’abri du besoin. Il va multiplier des collaborations de piges avec des organismes tels que le programme alimentaire mondial (PAM) ou l’Unicef pour arrondir ses fins de mois, mais aussi, sous un pseudo, avec le journal Le Palmarès.
C’est ici que les services de renseignement mobutistes ont failli le cueillir en 1993. A la suite du décès du Roi Baudouin de Belgique, Al Mata croqua un Mobutu en train de pleurer à chaudes larmes non pas pour la mémoire de son ami le Roi, mais pour lancer un appel au gouvernement belge afin de lever l’embargo décrété contre le Zaïre depuis 1990. Une caricature jugée choquante et provocatrice par les redoutables services secrets de Mobutu qui vont perquisitionner et interdire la parution du Palmarès pendant deux ans. "Je me suis caché chez ma tante dans une commune de la banlieue de Kinshasa pour échapper aux recherches des flics de Mobutu", se souvient-il.
La bande dessinée s’impose dans la presse congolaise. Certains journaux, pour se vendre, réservent des pages entières aux dessinateurs. Sans que ces derniers en tirent les retombées financières. "Le manque d’organisations syndicales dans notre profession nous était fort préjudiciable", affirme-t-il. Et d’ajouter: "Des journalistes nous considéraient comme leurs subalternes et nous prenaient de haut dans les différentes rédactions".
En 98, il remporte la "Calque d’or", prix récompensant les meilleurs caricaturistes des media à Kinshasa. Trois ans plus tard, il est sélectionné pour représenter la RDC au festival international d’Angoulême. Occasion pour lui de prendre langue avec la crème mondiale de la BD. Il élargit son horizon et est remarqué par le Français Petit Luc, qui le retient parmi les 16 dessinateurs du collectif BD Africa. Sous ce label, des projets sont concoctés en partenariat avec les éditions Albin Michel.
En 2003, son talent est remarqué en Italie, où il remporte le premier prix du concours panafricain de la BD organisé par l’édition Lai-Momo et la revue Africa e mediterranee. Il a refait le déplacement sur la péninsule en 2004 pour ramener le 2e prix du meilleur caricaturiste africain au concours organisé à Rome par le centre Dyonisa.
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