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Bombay à Lille

Par Hacène Ouffar


Il fait un temps de printemps en cette matinée du 13 octobre 2006, sensée pourtant être automnale a Lille. Mais la ville semble prolonger son sommeil.

Son centre, habituellement très animé en de pareils moments, offre un calme inquiétant. Seuls quelques voyageurs clairsemés à la gare des Flandres ; eux-mêmes nullement pressés. La plupart affiche une mine plutôt sereine que franchement expressive. Ils paraissent en tout cas impassibles. Impassibles mais néanmoins intéressés ; comme s’ils attendaient un événement qui viendrait de partout et de nulle part à la fois…

Mais que se passe-t-il aujourd'hui?

Et l’é-v-é-n-e-m-e-n-t est attendu aussi (et surtout) par les commerçants du quartier. En effet, comme s’ils s’étaient donné le mot ; le même mot, ils s’affairent à soigner leurs devantures.
Rue Molinel, l’odeur des frites flotte déjà dans l’atmosphère. Elle monte dans les airs, ou, plus loin encore, vers le soleil qui semble faire la cour à l’indifférence régnante en maître sur les lieux. Sans doute pour convier à plus de gaieté et plus de jeu. Et, sans équivoque, le subtil courtisan (le soleil), séduit, en pionnier, un S.D.F qui glane ses rayons devant une porte cochère de la "Place de la gare". L’homme fait penser au personnage de Barberousse, le légendaire et coriace pirate ottoman. Tel ce marin de l’empire du même nom, sa barbe aux couleurs de henné lui mange entièrement le visage. Au point que l’on ne perçoit, au final, que ses lèvres qui soliloquent avec le ciel et son seigneur d’astre…

Les comètes arrivent...

Non, loin de là, l’astronomie est encore plus prononcée : une autre planète cette rue Fadherbe !
Une douzaine d’immenses éléphants, tous parés d’or, s’alignent tout au long de la rue. Ils se dressent magistralement aux cotés de "chandeliers géants" tout aussi dorés. L’ordre est tellement strict qu’on le croirait régi par Hannibal en personne ou par un autre dompteur de génie. C’est vrai ! A les voir, ces pachydermes sont sortis tout droit du paradis, ils semblent heureux comme de gros anges. Ils sourient généreusement aux passants qui, ici plus qu’ailleurs, sont plus nombreux.

La même métamorphose gagne les rues de Paris, des Manneliers, la Place du Théâtre et de l’Opéra de Lille qui, pour l’occasion ressortent les ornements et les ovations des grands jours : des guirlandes, des oriflammes, des banderoles…Bref ! Mille lumières aux mille couleurs.

C’est là aussi que, par grappes, les premiers "pèlerins" se décident à s’amasser, notamment devant la "grand-scène" que des techniciens finissent d’ériger.

Mais diantre ! Pourquoi ce tohu bohu ? C’est simple ! C’est Lille qui accueille l’Inde…

"Bombaysers de Lille!"

Jusqu'au bout de la nuit suivante, le 14 octobre, l'esprit de Shiva a régné sans partage dans les principales artères de la capitale du Nord. Avec fastes, toute la ville est sortie pour l'acclamer aux alentours de la gare des Flandres où plusieurs fanfares se mettent en place. La plus "hindoue", celle dirigée par Hamidd Kawa, ne tarde pas à mettre en transe plusieurs adeptes de sa troupe portant le nom de sa ville natale, Jaipur, située dans le Nord-ouest de l'Inde. "Sans fanfare, aucune liesse n'est possible" anticipe ce directeur artistique en charge des partitions d'une seconde troupe nommée, elle, Musafer et présente également dans la parade en préparation.
En attendant le coup d'envoi, sous l'oeil des forces de l'ordre par ailleurs en nombre, le public s'agglutine tout le long de l'itinéraire choisi par les organisateurs.

La ville à feu et à son

A 20h30 précises, une ambiance de magie noire s'empare des pavés de la rue Fadherbe. Un gaillard tout de noir vêtu et maquillé comme Satan sème des traînées de flammes au fur et à mesure que s'avance le char de tête diffusant des musiques non moins endiablées. "Un vrai baptême de feu", nuance Christian Henri, un bénévole de l'organisation. Visiblement bien aux faits, il relève la "nonchalance voulue" pour ces festivités. "Une trop grande rigueur n'aide pas l'instauration d'une ambiance bon-enfant", poursuit-il avisé.
Derrière, des carrés de jolies filles, parées de Sari aux couleurs vives, exécutent d'enivrantes danses indiennes. Parmi les plus exaltées, Marielle Mondou, telle "Vishnou" se balance divinement en exhibant ses accessoires dont le fameux point rouge-sang au milieu du front. "Je suis comme ensorcelée" reconnaît cette étudiante originaire de Dordogne. Il est vrai que le souffre et l'odeur de l'encens dont s'imprègnent lourdement les lieux, donne quelque peu le tournis aux convives de la fête.

Un indien dans la ville

A mi-chemin du convoi, des imposantes marionnettes entrent en scène, seules aptes à se mesurer à la proportion des hauts et lumineux éléphants disposés de chaque coté de l'avenue. En quête d'une meilleurs fluidité, le défilé se scinde en deux branches au niveau de l'avenue Foch. Un moment perplexe, M. Harish Narula, un des rares "authentiques hindous" visibles ce soir, se décide de tourner vers le siège de l'office du tourisme où sont prévus de grandioses feux d'artifices. A l'allure altière dans son impeccable Kurta-payjama, cet enseignant à la retraite ne peut cacher son émotion. "Cela fait 37 ans que j'ai quitté New Delhi pour Lille", dit-il les yeux embués. Il profite pour insister sur la nécessite de combattre les clichés faisant de son pays celui de l'extrême pauvreté. "On ne parle que de Fakir ou de Maharaja mais jamais de ces classes moyennes qui tirent, aujourd'hui, vers le haut non seulement l'économie de l'Inde mais aussi de la planète entière.", poursuit-il avec fierté.

Tribunes d'expression et boites aux lettres

La fierté est aussi dans le regard d'un autre sexagénaire, M. Maurice Pottier qui conduit une délégation belge. "Nous sommes ici pour perpétuer le message de Geyter, (le compositeur de l'hymne, l'internationale, Ndlr) » rappelle l'homme engagé, comme pour affirmer la portée universelle de pareilles initiatives. En témoigne la présence d'autres représentants du mouvement associatif, qui se signalent aussi par des pancartes et panneaux du nom de leurs quartiers tels St Vauban, Le Vieux Lille, Fbg de Béthune, etc.

Ailleurs, les festivités sont encore plus denses : Sur l'esplanade de l'Opéra de Lille, tout le monde danse au rythme des Djs de Bolywood. Au square Dutilleul, les feux d'artifices montent au ciel.
Tard dans la soirée, des concerts et des chorégraphies, les uns plus psychédéliques que les autres se déroulent sur la Place du Général De Gaulle.

Le calme ne revient qu'au petit matin. Provisoirement car l'ensemble du programme de cette "tradition lilloise", s'étale jusqu'au 14 janvier 2007.
Donc avis aux amateurs…






 

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