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C H R O N I Q U E
Et Maintenant, Sciences Po !
Par Georges Dougueli
« Quelle critique pouvez-vous formuler à l’égard de la presse française ? Qu’avez-vous remarqué dans cette presse qui vous semble ne pas être professionnel ? » En d’autres circonstances, la réponse à cette question aurait suscité beaucoup moins d’embarras. Mais là, ce matin de juillet 2004, devant le jury des épreuves orales comptant pour l’admission définitive à l’école de journalisme de Sciences Po, j’ai rarement connu situation plus difficile. C’était la dernière question. Le président du jury l’a bien précisé avant de donner la parole au journaliste de France Culture qui me regardait avec l’air de dire : « Vas-y, montre donc ce que tu as dans le ventre ! »
En un instant, j’ai revu le parcours qui m’a conduit de Yaoundé, lointaine capitale du Cameroun, jusqu’à cette salle du 56 rue des Saints Pères. Juste à l’arrière du mythique bâtiment du 27, rue Saint Guillaume. J’étais à la fois terrifié et surexcité à l’idée que la réponse à cette question puisse m’ouvrir les portes de cette institution dont le prestige et la réputation ont atteint les confins de l’Afrique francophone. En plus, la perspective d’étrenner la toute nouvelle école de journalisme que toute la profession attendait me semblait à elle seule historique.
Je me suis revu, quelques mois auparavant, pensionnaire de la Maison des Journalistes, empêtré dans les difficultés des immigrés de France : je passais mes journées à lire des offres d’emploi sur Internet et à y répondre sans trop d’espoir d’être invité à un entretien d’embauche. J’avais fini par comprendre que mon métier de journaliste ne me permettrait pas de répondre à l’immédiateté de mes besoins. J’en fus réduit à faire des CV dans lesquels j’évitais de mentionner mes études supérieures et mes 5 années d’expérience en journalisme. Bien entendu, ce n’était pas fait pour postuler à des postes de cadre !
Je me suis revu dévorant les journaux quotidiens français, non pas pour préparer le concours de Sciences Po - l’idée ne m’en avait jamais effleuré l’esprit - mais plutôt pour tenter de connaître ce pays complexe qu’est la France et comprendre les Français. Je me suis régalé des « mini mares » du Canard enchaîné - curieux potins jamais démentis par leurs auteurs présumés -, j’ai suivi la montée du phénomène Sarkozy, ses provocations, son impertinence, son dynamisme et son intelligence, m’amusant à le transposer en Afrique : inimaginable en dehors d’un contexte démocratique. Je me suis délecté des batailles et des jeux de l’ombre qui animent la scène politique intérieure française. J’ai vécu la francophobie anglo-américaine et les répliques anti-américanistes autour de la campagne d’Irak.
J’ai lu la rubrique des faits divers de la presse française. L’affaire d’Outreau, Michel Fourniret, Emile Louis, Patrice Alègre. Je me suis rendu compte que la presse française, certes a bâti sa réputation sur un grand professionnalisme mais, comme partout ailleurs, n’était pas exempte de tout reproche.
Face au jury, j’étais tétanisé par la peur de mal faire. Au Cameroun, le meilleur moyen de se retourner un jury était de jouer les donneurs de leçons. En France, tout semblait indiquer que l’on voulait que je sois moi-même. Alors je me suis lâché. J’ai évoqué l’affaire du RER D, ses articles indignés, la prompte réaction des politiques, la colère des associations. Le tout sur la base du seul récit de la victime. « L’agression » avait eu lieu quelques jours plus tôt, mais il n’y avait toujours pas de témoins. Les caméras de surveillance n’avaient rien apporté. J’ai émis des doutes et je suis parti après une courte discussion. Et là, sur le boulevard Saint Germain, j’ai l’agréable surprise de trouver sur la « Une » du Parisien le titre « Affaire du RER D, des doutes sur le récit de la victime ». Réconfortant. Quelques semaines plus tard, me voilà essuyant les plâtres de cette école qui verra passer, j’en formule le vœux, la fine crème de la presse francophone de demain.
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