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L’histoire de l’Afrique fait salle comble à la Sorbonne

Par Léon Kharomon

Traite négrière, esclavage, colonisation, immigration, etc… comment apprendre aux générations présentes et futures l’histoire de l’Afrique, la vraie, longtemps occultée, pire, galvaudée par des historiens pour des raisons politiques. Comment restituer les enjeux du passé dans un présent conflictuel ? Tel a été l’enjeu de la journée de réflexion et de débats sur les usages publics de l’Histoire, organisée samedi 4 mars 2006 dans la célèbre université parisienne de la Sorbonne.

On aurait pu refuser du monde. Les organisateurs, le Comité de vigilance pour les usages publics de l’histoire (CVUH), sans doute ne s’attendait pas à un tel engouement du public pour un thème d’ordinaire classé parmi les moins « accrocheurs » en France. Cette après-midi, surprise ! Jusque dans les allées de l’amphi.3, les participants suivent et prennent quasi religieusement note de tous les exposés. Qu’est-ce qui explique cet intérêt soudain ?

Une succession d’évènements auront incité, de près ou de loin, directement ou indirectement, l’opinion à se poser, enfin, des questions sur les liens historiques entre l’Empire français et ses anciennes colonies. En voici le contexte : on sortait à peine de la morosité liée aux émeutes des banlieues qu’un groupe de parlementaires de droite, nostalgiques de « la belle » époque coloniale, proposèrent l’enseignement dans les écoles du « rôle positif de la colonisation française outre-mer ». C’est la fameuse loi du 28 février 2005 dont on connaît la suite. « Une grosse bêtise », selon les propres mots de Chirac. Mais pour que le président de la République en arrive à demander son abrogation pure et simple, il aura fallu une série des vives protestations tant en France métropolitaine que dans les Dom-Tom.

Nous venons de très loin

A quelque chose malheur est bon, dit le vieil adage. Grâce ou à cause de la maladresse de ces députés, le sujet longtemps « ignoré » s’est propulsé au devant de la scène. « Nous venons de très loin dans cette affaire », a affirmé Marcel Dorigny, professeur d’histoire à Paris VIII. Cela a commencé d’abord au bicentenaire de la Révolution française en 1989. Pour la première fois, la question de la traite négrière et de l’esclavage a été posée, alors que cent ans plutôt, à la célébration du centenaire de la même fête, la question fut soigneusement évitée. « Même les grands spécialistes de l’histoire de la France ne disaient aucun mot sur ces sujets considérés comme à la périphérie de l’histoire, rappelle Dorigny. Tout au plus, l’Afrique et les territoires étaient considérés comme « des images exotiques de la France ».

1994, le 4 février, Haïti célèbre le bicentenaire de l’abolition de l’esclavage imposé par la France dans ce qui fut autrefois Saint Domingue. Quelques historiens proposèrent alors au ministre de la Culture d’organiser ne fut-ce qu’une journée de mémoire en France. Réponse : « niet, la République avait fêté en une seule fois en 1989 toute la Révolution ». A-t-on évité que les grandioses cérémonies de la Révolution ne fussent « plombées » par cette face cachée de l’histoire moins glorieuse de la France ? Oubliait-on que le propre de la vérité, c’est d’être têtu ?

Six ans après, soit en 2001, plus précisément le 10 mai, Christiane Taubira, députée de Guyane, réussit à faire voter la loi condamnant la traite négrière et l’esclavage au titre de crimes contre l’humanité. Dorigny souligne que cela n’a pas été aussi facile, en dépit d’une majorité de gauche au parlement à l’époque. Il rappelle aussi la vive protestation du député Robert Pendrot contre l’adoption de cette loi. Point de cristallisation des débats, la loi Taubira a permis aux Français de découvrir ce qu’était la réalité de la traite négrière et de l’esclavage. Le choc a été violent. Les conséquences de l’irruption de ce sujet jusque-là peu connu sont la multiplication des publications sur ce sujet et des ouvrages de toute nature et de toute qualité, bonne et mauvaise.

« Mais les formes populaires d’expression comme le cinéma ne se sont pas emparées de ce sujet. Quelques œuvres cinématographiques réalisées avec les moyens du bord sont passées presque inaperçues faute de distribution dans les grandes salles », remarque Marcel Dorigny.
Ce déficit de diffusion est la cause du grand décalage entre l’ampleur de ce sujet et sa perception dans l’opinion publique. Même la recherche scientifique accuse encore un grand retard par rapport à ce qui se fait en Grande-Bretagne ou aux USA, qui partagent en commun ce chapitre douloureux de l’histoire de l’humanité. La conclusion du professeur est sévère : « La recherche en France court après l’actualité. Pire, cette recherche reste élitiste et ses résultats ne sont pas suffisamment diffusés dans l’enseignement. »

Le portait-robot d’un historien

Pour sa part, Catherine C-Vidrovitch de Paris VII a tenté de brosser le portrait-robot d’un historien : « Ce n’est pas un ange, dit-elle. Parce que l’historien lui-même n’est pas en dehors du débat, c’est un spécialiste qui exerce une science sociale et non une science exacte ». Devait-elle ajouter que cela n’excuse en rien le manque d’objectivité ! L’histoire de la colonisation, c’est à la fois du passé et de l’immédiat. « Il existe une trilogie histoire-mémoire-politique, ajoute-t-elle. Elle avoue qu’en France on est pétri de mémoire coloniale trafiquée, manipulée par certains historiens de l’époque. Même si l’objectivité doit rester de principe, on ne devrait pas perdre de vue que l’historien ne travaille pas en dehors du champ politique. « Mieux vaut le reconnaître pour éviter les excès ».

Puisque le champ d’investigation semble miné, comment enseigner un chapitre aussi délicat de l’histoire de la France ? Gérard Noiriel (Ehess) a donné une piste : « La construction de la vérité est un processus qui appelle le doute pour surmonter son propre sentiment d’arbitraire ».
En France, certains enseignants ont pris l’initiative d’enseigner l’histoire de l’immigration à partir des années 80, sans attendre l’aval du ministère qui traînait le pied. En revanche, plusieurs ont ouvertement refusé d’enseigner « le rôle positif de la colonisation », tel que le demandait la fameuse loi du 28 février 2005 avant son abrogation. Quand on reste lucide, la raison finit toujours par l’emporter sur les passions.










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