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Le Congo peut-il de nouveau incarner l’espoir africain ?

Par Léon Kharomon

"L’Afrique a la forme d’un revolver dont la gâchette se trouve au Congo", prédisait Franz Fanon, dans les années 60, à l’aube des indépendances africaines. Pour cet écrivain et penseur afro-antillais, le développement de l’Afrique devrait passer par le Congo, qui en détient les ressources essentielles.Quarante ans après, le moment est-il venu pour la confirmation dans les faits de cette prédiction ?

A en juger par l’intense activité diplomatique qui s’y est développée tant sur le plan régional qu’international, on peut dire que 2006 a été l’année de la RDC. Ce pays aura été le théâtre de la plus importante mission de paix jamais envoyée auparavant par les Nations Unies. Plus de 17.000 casques bleus, avec une logistique aussi importante. L’Europe n’a pas voulu rater le coche. Pour la première fois aussi, le Vieux continent déployait en Afrique une force commune de maintien de la paix, l’Eufor-RD Congo, qui en a profité pour tester en milieu urbain ses "drônes", avions de renseignement sans pilotes.

On rappelle qu’en dépit du crash de deux de ces "joujoux" ayant causé deux morts à Kinshasa, les drônes ont joué un rôle décisif d’information et de dissuasion au mois d’août, au lendemain de la publication des résultats du premier tour, quand les hommes armés de Jean-Pierre Bemba, le challenger de Kabila, multipliaient les provocations en vue de faire capoter le processus électoral.

La Renaissance africaine de Thabo Mbeki

En Afrique, c’est le président sud-africain Thabo Mbeki qui a le plus contribué au processus de paix en RDC. C’est son gouvernement qui accepta en 2003 d’accueillir les difficiles négociations politiques directes entre Kabila et les chefs de différents groupes rebelles soutenus par le Rwanda et l’Ouganda.
Ici aussi, l’histoire retiendra que c’est la première fois qu’un Etat africain acceptait de dépenser autant d’argent pour la résolution d’un conflit.
Pendant plus de deux mois, Mbeki offrit l’hospitalité à la pléthorique classe politique congolaise et à plus d’une centaine des journalistes congolais et étrangers, logés, nourris et blanchis dans les prestigieux palaces de Sun City, le Disneyland sud-africain.

En dépit des critiques acerbes dont il fit les frais dans certains journaux proches de l’opposition, lui reprochant des dépenses somptueuses pour des "interminables conciliabules congolais", Mbeki persista à jouer son rôle de facilitateur dans ces négociations qui aboutirent aux accords de Sun City, ayant défini le partage du pouvoir en 2003 entre le président Joseph Kabila et les trois chefs rebelles pour une période transitoire de deux ans. Après une prolongation d’une année, ces accords s’achèvent par les élections historiques jamais organisées depuis quarante ans au Congo.

Pour Mbeki, le Congo valait bien cet effort. On ne peut compter le nombre des visites de travail qu’il a effectuées à Kinshasa durant ces trois dernières années, au point de donner l' impression de s’occuper plus du Congo que de sa chère Afrique du Sud. Quand on lui demande le sens de ce volontarisme, Mbeki déclare sans ambages que "Le Congo est appelé à jouer un rôle moteur dans la renaissance de l’Afrique".

En effet, le successeur de Mandela, par ailleurs un des promoteurs du Nepad, le programme d’intégration économique de l’Afrique, rêve d’un Congo fort pour plusieurs raisons. D’abord, à cause de sa situation stratégique, entouré de neuf pays voisins, au cœur de l’Afrique. Ensuite, parce que ce pays offre un double avantage d’être, par sa population de plus 60 millions d’habitants (deuxième après le Nigéria) un grand marché pour les industriels sud-africains soucieux de gagner d’importantes parts de marché en Afrique avant que tout le continent ne soit inondé par les produits Made in China.

Enfin, la RDC, on le sait, c’est le "scandale géologique" du monde. Un pays qui, selon des experts, regorge d'une diversité des ressources naturelles comme on en trouve nulle part ailleurs. Si les importants gisements de cuivre, d’or, de diamant, de cobalt, et plus récemment de coltin (dont on extrait le principal matériau des composantes électroniques) ont toujours suscité la convoitise des voisins du Congo, ce sont plutôt ses immenses réserves hydrauliques et forestières qui le déterminent à jouer un rôle de premier plan à l’échelle planétaire.
Avec 45 % de forêts tropicales et un fleuve offrant le potentiel hydroélectrique le plus puissant du monde, capable d’alimenter toute l’Afrique, le Congo, on ne le dit pas assez, est l’un des pays les mieux lotis pour l’ère écologique qui s’amorce.

Le fâcheux paradoxe

Les Congolais ont toujours ressenti une profonde frustration de vivre dans le dénuement, alors que leur pays regorge de fabuleuses ressources naturelles.
Joseph Kabila, fraîchement élu, devrait relever le défi de mettre fin à ce fâcheux paradoxe. Mais il ne devrait pas se faire d’illusions.
Maintenant que le pays est résolument engagé sur la voie de la stabilisation politique "les amis d’hier attendent les dividendes d’un retour sur investissement".
Les fameux agendas "cachés" des tous ceux qui ont contribué au retour de la paix en RDC ne tarderont pas à dévoiler leurs véritables intentions.

La chancelière allemande Angela Merkel, alors qu’un vif débat divisait février 2006 les députés au Bundestag sur l’utilité d’envoyer des troupes allemandes en RDC, trancha avec un argument de poids en disant tout haut ce que certains politiques du parti-social démocrate et les Unions chrétiennes pensaient tout bas : "la stabilité dans cette région riche en matières premières serait profitable à l’industrie allemande".
Selon Le Monde Diplomatique daté de juillet 2006, le ministre allemand de la défense, Franz-Joseph jung , a répété le 1er juin , jour du vote au Bundestag sur le Congo, que "la mission serait avantageuse pour l’économie congolaise ainsi que pour les marchés internationaux.".
En fait des "marchés internationaux", il s’agit précisément de l’industrie automobile allemande confrontée depuis quelques années à une surenchère de matières premières. Aussi, dans le même article du Monde diplomatique, pouvait-on apprendre que le groupe allemand Norsk Hydro, déjà très actif au Zimbabwe dans l’extraction de l’aluminium, lorgnait les importants gisements du Cobalt de la RDC qui en détient 10 % de la réserve mondiale. Comme dans une nouvelle conquête du Far West, la France avait déjà devancé ses amis européens en déployant en 2005 sa mission Artemis dans la région de l’Ituri.

La mission consistait certes à sécuriser les populations civiles contre les exactions des rebelles, mais aussi et surtout pour prendre pied dans une région très riche en or et diamant et qui regorge d’importants gisements de pétrole non exploité. On soupçonne les soldats français d’avoir "embarqué" dans leurs chars des ingénieurs en treillis militaires qui, une fois débarqués, se livraient à l’exploration de terrain pour évaluer la quantité de cet or noir.
De son côté, le commissaire européen à l’aide au développement, le Belge Louis Michel, familièrement appelé "Tonton" à Kinshasa,pour son implication zélée dans "la recherche des solutions à la crise congolaise" aura sorti le grand jeu.
Louis Michel sait que la "petite Belgique", ancienne colonisatrice du Congo, a toujours eu du mal à gérer l’enjeu que représente ce pays sur le plan international. Aussi préfère t-il jouer à fond la carte européenne, quitte à faire reconnaître le traditionnel rôle de "consultant" attribué par les puissances européennes à la Belgique sur les affaires congolaises.

Enjeu international

Les Européens ont compris l’importance de faire front pour empêcher une poussée américaine dans cette région stratégique.
Après avoir reproché aux pays européens de détenir de monopoles en Afrique, l’administration Clinton afficha clairement fin des années 90 les nouvelles ambitions des USA, dans un programme intitulé "New Africa opportunities act", où les USA réclament aussi leur part "du gâteau africain".
Il est question pour l’Oncle Sam de bousculer les frontières du pré carré européen en Afrique, notamment de la France.
Sans être une ancienne colonie française, la RDC n’en reste pas moins sous influence de l’Hexagone grâce à son appartenance à l’espace francophone.
La stratégie américaine consistait à encourager vers la fin des années 90 des mouvements rebelles que des multinationales américaines, canadiennes et britanniques n’hésitaient pas à soutenir financièrement.
Le génocide rwandais de 1994 leur offrit une opportunité de renforcer leur présence en Afrique centrale au détriment de la France. Depuis, chaque jour qui passe, le Rwanda de Paul Kagamé devient un peu plus anglophone, et un peu moins francophone.

L’actuelle crise diplomatique déclenchée par l’enquête du juge Jean-Louis Brugière s’inscrit dans la suite logique de ce bras de fer que se livrent Français et Américains pour le contrôle de la région des Grands Lacs.
Mais le véritable enjeu pour les anglo-saxons n’était pas le Rwanda, mais plutôt son voisin de l’Ouest, la RDC. N’eut été les attentats du 11 septembre 2001, qui obligèrent l’administration Bush à remettre de l’ordre "dans la périphérie du monde afin de prévenir d’éventuels camps d’entraînements de terroristes", la RDC aurait, peut-être aussi basculé ,de force, dans le camps anglo-saxon. L’administration Bush a dû donc revoir la méthode d’application du "New Africa Opportunities Act".
Le Pentagone, qui avait déjà suffisamment du mal à déloger les talibans tapis dans les montagnes afghanes, redoutait le cauchemar de voir Al Qaïda se redéployer dans l’épaisse forêt tropicale congolaise pour y recréer des camps d’entraînements de terroristes. La crainte était d’autant plus légitime que les services américains venaient de localiser Ben Laden dans un petit village au Soudan, situé au Nord-Est de la RDC.
Dès lors, on comprend la violence avec laquelle des chasseurs américains ont bombardé en 2003 une usine pharmaceutique soudanaise, soupçonnée de fabriquer des armes bactériologiques pour le compte d’Al Qaïda.
Cette nouvelle donne ouvrit une brèche à l’Europe, avec la France en première ligne.

Pacifier les Grands Lacs

Depuis, Paris n’a cessé de réclamer l’organisation d’une conférence internationale sur les Grands Lacs, pouvant, à terme, ressusciter la défunte CEPGL, Communauté économique des pays de cette région qui, à l’époque de Mobutu, s’organisaient autour d'un leadership du Congo.

Le sommet qui s’est achevé vendredi 15 décembre dernier à Naïrobi ( Kenya) a abouti par la signature par les chefs d’Etat d’un "pacte sur la paix, la stabilité et le développement régional". Même si le président rwandais Paul Kagamé, en pleine crise diplomatique avec la France, a boycotté ce sommet, on retiendra que le Congolais Joseph Kabila , fraîchement élu président, a été la star de la rencontre. Le Congo est-il de retour ?



 

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