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Entretien avec Boualem Sansal
"La liberté a été confisquée"

Propos recueillis par Youcef Zirem

Depuis son roman à succès le Serment des barbares, paru chez Gallimard il y a quelques années, Boualem Sansal continue son chemin avec un bonheur certain. Harraga, sa dernière fiction publiée chez le même éditeur au mois de septembre, démontre qu'il est un créateur important et prolifique. Présent au Salon du livre de Paris, il apporte son "nouveau-né" : Poste restante, Alger, qui vient juste de sortir et qui est une lettre aux Algériens. Coup d'œil sur sa vision de l'écriture.

Comment êtes-vous venu à l’écriture littéraire ?

Comme pour beaucoup d’écrivains, c’est le drame qui m’a mené à l’écriture. Et l’histoire n’a pas été avare avec nous, des drames, nous en avons eus plus que notre part : guerre civile, dictature, coups d’Etat, catastrophes naturelles, etc. Rachid Mimouni me disait : une centaine d’écrivains qui écriraient jour et nuit durant les vingt prochaines années ne pourraient venir à bout de ce nécessaire travail de témoignage, de mémoire, de vérité. Aujourd’hui, nous sommes nombreux à écrire mais chacun de nous le constate : il y a encore tant à faire. C’est aussi à lui que je dois d’être venu à l’écriture, il m’a beaucoup encouragé.

Comment appréciez-vous aujourd’hui les réactions hostiles à votre premier roman ?

On aimerait ne recevoir que des éloges pour son travail mais la loi du genre est ainsi : le dernier mot revient au lecteur. Le serment des barbares a été unanimement salué dans le monde et fortement critiqué en Algérie. C’est le constat. Il est naturel qu’un livre pareil ne soit pas lu de la même manière ici et là. Plus on est près de l’histoire, plus on est sensible à ses remous. Le lecteur lointain a vu dans le Serment des barbares l’histoire emblématique de beaucoup de pays anciennement colonisés ayant accédé à l’indépendance à la suite d’une guerre de libération. Dans tous ces pays, et l’Algérie n’a pas échappé à la règle, le processus a été le même : sitôt l’indépendance acquise, la liberté a été confisquée, l’histoire arrangée au profit des dirigeants, le mensonge, la propagande et la violence érigés en mode de gouvernement. Le tragique dans l’affaire est que souvent, les peuples, ou du moins certaines catégories sociales de ces peuples, finissent par se complaire dans cet état de mensonge organisé. Toute idée qui n’est pas dans le catéchisme officiel qui les a nourris les heurte. Leur hostilité se déclenche automatiquement à la seule écoute de certains mots. Dans pareil régime, toute voix discordante est sanctionnée, or la littérature est par nature discordante, quel que soit le thème abordé. Kateb Yacine, Rachid Boudjedra sont passés par là, ils ont été cloués au pilori, et pourtant ce qu’ils écrivaient était vrai et beau.

Quelle idée vous faites-vous de la littérature algérienne dans ses trois langues ?

Je remarque que vous dites "ses trois langues". Vous pensez au tamazight, à l’arabe et au français. Et je suis d’accord avec vous pour dire qu’il s’agit là de "nos" trois langues. Cela étant, je ne peux hélas donner un avis que sur la littérature d’expression française. En résumé, elle se porte bien. Les maisons d’édition se multiplient, les écrivains sont de plus en plus nombreux, les librairies plus nombreuses et les libraires mieux à l’écoute des lecteurs et ici et là, dans les universités, à la bibliothèque nationale, dans les Maisons de la culture, des initiatives heureuses se prennent, on organise des rencontres, des débats, des colloques. En France, on assiste à une véritable explosion de la littérature algérienne d’expression française, c’est formidable. Cette littérature est cependant sur une veine en voie d’épuisement. On l’a nommée littérature de l’urgence ou littérature engagée, termes qui ne veulent pas dire grand-chose sinon que les écrivains puisent tous dans la même veine : la guerre, le politique, l’histoire… Elle a besoin de se renouveler tant au plan de la forme que du fond. Que sera notre littérature dans les années à venir? Personne ne peut le dire. Mais je suis optimiste, elle saura se renouveler. En France, elle commence à le faire, notamment avec les derniers romans de Yasmina Khadra, Anouar Benmalek, Nourredine Saadi, Salim Bachi, etc. Si on les prend pour références, on peut dire que l’Algérie n’est déjà plus le sujet des écrivains algériens. Ils investissent le monde, travaillent sur des thématiques universelles, écrivent différemment. C’est un tournant, me semble-t-il. En Algérie, l’après-guerre est en train d’induire une autre littérature, c’est sûr, mais il est top tôt pour voir de quoi elle est faite et dans quel sens elle ira. Je constate que les écrivains qui émergent sont jeunes, ont un esprit libre et une plume encore plus libre. C’est rassurant et très intéressant pour l’avenir.

Êtes-vous tenté d'éditer vos livres en Algérie ?

Pour le moment, je suis toujours sous contrat avec mon éditeur Gallimard. J’y suis très bien, nos relations professionnelles se sont développées dans l’harmonie, des amitiés se sont nouées, on ne les abandonne pas comme ça. Cela dit, aucun éditeur algérien ne m’a fait de proposition dans ce sens. Vous savez, entre un éditeur et un auteur, les choses sont complexes. Il faut que vos textes intéressent l’éditeur et que les méthodes de celui-ci soient compatibles avec votre projet littéraire, il faut qu’il existe un marché qui soit porteur pour lui et pour vous, il faut s’inscrire sur la durée, etc… Il faut tenir compte de ce que la quasi-totalité de la littérature algérienne est produite en France, la solution d’avenir en l’occurrence me paraît être la co-édition. Je sais que des deux côtés, il y a une volonté d’aller dans cette direction, encore faut-il que le système économique algérien évolue pour permettre la fluidité et la réactivité, indispensables au développement des affaires.

Quels sont vos projets littéraires ?

Pour 2006, je n’en ai pas. Après Harraga, paru en septembre 2005, j’ai beaucoup travaillé, j’ai écrit un livre ayant pour titre Poste restante : Alger, qui sort en ce mois de mars, toujours chez Gallimard. Ce livre, sous forme de lettre à mes compatriotes, se propose de mettre en débat ces questions qu’en Algérie, on n’aborde jamais qu’avec beaucoup d’hésitation et de crainte : la langue, la religion, le regard sur l’histoire et le monde, etc. J’ai écrit plusieurs nouvelles, une a été publiée en décembre dans la revue Beaux Arts Magazine, une autre sortira dans Le Monde au cours du mois de mars. Jusqu’à juin, je suis totalement pris par les activités de promotion : salons, conférences, etc. 2006 est l’année de la francophonie, dans ce cadre, j’ai plusieurs tournées à faire. Pour répondre à votre question, j’ai bien une idée de roman mais elle a besoin de mûrir. Ce sera pour 2007 ou 2008.










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