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Le Blues orphelin d’Ali Farka Touré

Par Léon Kharomon

Le star system ? Ce n’était pas son truc. Il s’en éloignait volontiers, en dépit de multiples sollicitations du monde du show-biz. Quant des chroniqueurs vantaient son impressionnante culture musicale, Ali Farka Touré préférait se reconvertir dans l’agriculture. Profondément ancré dans sa terre, le Blues d’Ali Farka Touré s’en trouvait davantage inspiré. L’artiste vient de casser la corde de sa guitare, le 7 mars dernier. Cette fois-ci, pour toujours. Biographie.

"…Et le trophée du meilleur album de musique traditionnelle est décerné à…Ali Farka Touré !". C’était il y a à peine un mois lors de la cérémonie des Grammy Awards, le plus prestigieux des trophées de l'industrie musicale américaine, pour son album In the Heart Of the Moon. Douze ans plutôt, il avait remporté le suffrage du même jury pour son fameux Talking Timbuktu. En référence à la ville malienne de Tombouctou qu’il ne supportait pas d’entendre raillée "comme un coin perdu du monde". Sans verser dans l’engagement militant, sa démarche musicale a d’abord consisté à prouver la filiation africaine du blues américain, tel qu’il était chanté dans les champs de coton par les descendants d’esclaves noirs. Ainsi apportait-il un éclairage à certains chroniqueurs qui lui reprochaient, à tort, de débrider le blues américain avec ses sonorités tout droit sorties du Sahel. "Eux, ce sont des branches et des feuilles, moi je suis la racine et le tronc", disait-il à propos des bluesmen américains. Martin Scorsese, grand réalisateur américain, a compris cette démarche et lui a consacré en 2004 un documentaire intitulé "From Mali to Mississipi", où il est justement question du parcours emprunté par le Blues, le Jazz, la Soul et d’autres grands courants musicaux connus, de l’Afrique à l’Amérique pendant les cinq siècles de la traite négrière.

Farka

Ali Ibrahim est né en 1939 à Kanau, un petit village du Mali. De son père, décédé trop tôt dans les rangs de l’armée coloniale française durant la Deuxième guerre mondiale, il garde de vagues souvenirs. Pour sa mère, Ali est plus qu’un trésor. C’est son premier enfant qui n’a pas succombé à la naissance, après huit accouchements malheureux. D’où le surnom de Farka, "la résistance". Sa famille, relativement aisée, voyait d’un mauvais œil que ce garçon s’adonne à la musique. Mais sa passion pour la guitare était trop forte. Il s’en fut convaincu après le passage au Mali du groupe guinéen Fodeba Keita, initiateur des Ballets africains. Commence alors pour lui une collaboration avec des groupes traditionnels pour participer aux concours organisés aux alentours du district de Nyanfuke. Une aubaine : il se fait remarquer et est invité en 1968 à participer au premier festival international des Arts à Sofia. Ce voyage lui permet d’acheter sa toute première guitare qu’il gardera comme un vrai trésor. Il commence à s’intéresser aux « Grands » du Blues américain, comme John Lee Hooker. Grâce à sa fine oreille musicale, il décèle déjà des similitudes entre les sonorités et le rythme de ce Blues et ceux des Tamasheks, peuple du Nord de Mali. Ce qui ne fait qu’accroître sa passion pour ce genre musical.

L’orchestre de la radio nationale malienne, intégré en 1971, lui donne trois ans plus tard l’occasion d’enregistrer son premier disque qui sortira en France. Nous sommes en 1975. A trente-cinq ans, Ali Farka Touré commence sa carrière solo. Il vient en France où il sort quatre autres albums, avant de retourner vivre à Nyanfuke en 1980. La compilation sortie en 2005 sous le titre Red & Green reprend quelques tubes revisités de ces années là, comme La Drogue et Sidy Gouro.

De sa carrière internationale, on retiendra sa tournée aux Etats-Unis, au Japon et au Royaume-Uni, où il joue au stade de Wembley devant plus de 18000 personnes en 1987.
C’est là que le producteur Nick Gold découvre ses qualités exceptionnelles. Entre les deux hommes se lie une solide amitié qui va donner naissance à quatre albums en trois ans. Un record pour la maison de disques, World Circuit. Farka Touré en profite pour faire chanter sur l’album The Source le bluesman américain Taj Mahal. Ainsi se réalise son vieux rêve d’une rencontre musicale entre l’Afrique et sa diaspora à travers le Blues. Il recommence cette expérience en 1993, cette fois-ci avec le guitariste Ry Cooder dans l’album Talking Timbuktu qui lui vaut son premier Grammy Award.

L’artiste-agriculteur

Alors qu’il est au top de sa carrière musicale, Farka Touré surprend tout le monde. Il déclare à Radio Mali qu’il va se consacrer à l’agriculture. De la parole à l’acte, il parvint à acquérir plus de 350 hectares de terre à 200 kilomètres de Tombouctou. Son ambition est certes de nourrir sa nombreuse progéniture, mais aussi et surtout dit-il de "créer de l’emploi aux jeunes de son village tentés par l’exode rural". Il passe désormais le plus clair de son temps dans ses champs, en dépit de quelques apparitions sur scènes. Quand il sort un album en 1999, c’est pour rendre hommage à son "Niafunké chéri" dont il est depuis quelque temps maire. Et puis, brusquement, le virus de la musique le rattrape de nouveau.

En 2004, pour la première fois en quinze ans de collaboration, c’est lui qui envoie à son producteur et ami Nick Gold ses enregistrements. Ce dernier le rejoint à Bamako et lui permet d'enregistrer en trois séances de deux heures l’album In The Heart of the Moon. Récompensé aux Grammy Awards de février dernier, cet album aura permis à Farka Touré de tirer sa révérence en apothéose. Rideau.










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