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Note de lecture : Gonzo Highway
Hunter S. Thompson
Par Christophe Degoy
Pour l’apprenti journaliste qui lit Thompson, et qui succombe à son écriture hallucinée, la tentation est trop grande de vouloir l’imiter… Et la leçon à en tirer simple et valable pour tout le monde : écrire avec sa propre expérience. Et bon sang qu’elle est terrible et peu commune chez HST ! Dans Gonzo Highway, vous retrouverez les meilleurs moments de sa vie à travers une correspondance déjà impressionnante dès l’âge de 17 ans. HST file dans cette existence comme un bolide sur l’autoroute. Et dieu que la HST highway est bouleversante, chargée d’émotions, de drames mais toujours inénarrable et superbement audacieuse. Ecrire, pour HST, est « plus jouissif que n’importe quelle dope », et il faut le croire, lui qui a touché à tout ce qui peut se fumer, s’inhaler ou s’absorber !
Vous saurez très vite si vous aimez ou non le style du personnage. Certainement pas le genre de type qu’on aimerait énerver mais plutôt quelqu’un qu’on apprécierait pour sa différence. Et pourtant il ressemble à chacun de nous, le HST, à toutes les petites choses qui bouillonnent en nous et que la société (grand S mais petit QI) musèle. Le gars n’a pas froid aux yeux et profite au maximum de son crédit.
Ce qui est récurrent chez Thompson, c’est son mépris de la presse grand public, aux mains, à ses yeux, du gouvernement, de la bonne société et du « diabolique » Rotary Club. Plus amusant encore, sa façon de rechercher un poste dans un journal, même après avoir déniché un titre qui lui convenait. A William Kennedy, rédacteur en chef du San Juan Star en 1959, il écrira une lettre bien carrée en réponse au refus du journal dont voici un extrait : « Votre lettre était mignonne comme tout, l’ami, et votre interprétation tout à fait typique de ces esprits imbéciles à qui l’on doit la pourriture sèche de la presse américaine, mais ce n’est pas parce que vous ne m’invitez pas que je vais pas venir dans votre coin. Une fois que j’y serai, faites-moi penser à, premièrement, vous latter les dents à coups de pied et, deuxièmement, vous carrer une plaque de bronze bien profond dans l’intestin grêle. » (Pour comprendre l’allusion à la plaque de bronze, lisez ce livre !) Hunter est encore jeune et surtout pas humble pour un sou, pourtant ce sera le début d’une grande amitié entre les deux hommes.
Hunter Thompson est surtout connu pour être le pape du gonzo, terme qu’il a inventé. Mais lui qui semble refuser de se situer dans tout schéma ne paraît pas non plus trop s’offusquer du morceau de paternité que lui attribuent les adeptes du nouveau journalisme de Tom Wolfe, bien qu’il s’en est démarqué assez vite. Le gonzo, ou nouveau journalisme version HST, est « un style de « reportage » fondé sur l’idée de William Faulkner selon laquelle la meilleure fiction est bien meilleure que n’importe quel journalisme, ce que les meilleurs journalistes ont toujours su » (je me pose encore la question, c’est bon signe non ?). Autrement dit, est-il nécessaire de savoir si HST a bien vécu tout ce qu’il a raconté, si l’auteur n’a pas finalement construit sa propre légende, au-delà de la sacro-sainte objectivité - le graal des journaliste ? Ce qui est sûr, c’est qu’il en avait l’ambition dès l’adolescence, conservant précieusement une copie de chacune de ses lettres dans l’espoir qu’elles resserviraient bien un jour.
HST écrit, plus que ça, il vous balance un concentré de vie/fiction qui pulse par son « irrévérence » décalée, ressentie comme telle par la majorité imbécile (à ses yeux). La grande leçon à retenir de Gonzo Highway - déjà qu’il est difficile de cerner le personnage par sa seule lecture - est que tout simplement il faut vivre pour soi, loin du bête jugement des autres, et pour la beauté du geste s’amuser à démonter les crétins à coup de mots bien carrés dans les gencives. Mais bon, dans ce cas nous sommes tous des abrutis en puissance, et après c’est selon votre tempérament si vous ne craignez pas trop pour votre mâchoire. Il est ainsi étrangement amusant de voir avec quelle facilité il voyage dans ce rêve américain de la deuxième moitié du XXe siècle, à coup de « bâton noueux dans les dents», de Jack Daniel’s comme d’une infinie sagesse. En fait une facilité toute relative si l’on veut rester terre à terre compte tenu de l’état continuellement aléatoire de ses finances. HST jongle avec les genres, les hommes et la politique comme un funambule entre deux sommets de l’Himalaya, les yeux bandés, avec un vent latéral de 200 Km/h. Il plane, dans tous les sens du terme, avec pour conséquence un mordant tordant face à une réalité tordue ! Il est resté le même jusqu’au bout (du moins de ce livre) pour notre plus grand plaisir.
Pour ceux qui n’ont jamais lu HST (ou alors peut-être Hell’s Angels ou Fear and loathing in Las Vegas, connu chez nous sous le titre Las Vegas parano) Gonzo Highway est un excellent moyen de découvrir le type avant d’aborder sa prose (ou de la relire, encore mieux). Fous rires garantis !!! Pour nous qui n’avons (en tout cas ma génération) pas vécu le dix millionième de son univers, c’est la base indispensable pour s’imaginer quel était celui de Thompson, un branleur (de) génie à l’esprit aussi acéré qu’une lame.
« Gonzo Highway »
recueil de la correspondance de Hunter S. Thompson
Robert Laffont, collection Pavillons
Traduit de l’américain
2005
Prix éditeur 22 euros
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