Immigration choisie : mode d’emploi
Par Léon Kharomon
Au moment où le navire gouvernemental, secoué par le cyclone contestataire du CPE, risque de faire naufrage, Nicolas Sarkozy tente de sauver sa peau avec l’"immigration choisie" dont Brigitte Girardin, ministre déléguée à la Coopération, au développement et à la francophonie nous dévoile les secrets.
La ministre déléguée à la Coopération, au développement et à la francophonie a livré à la presse le 29 mars au Centre d'accueil de la presse étrangère à Paris les ingrédients de cette nouvelle recette qui devrait permettre à la France non seulement de maîtriser le flux migratoire, mais aussi d’en tirer profit dans les règles de l’art. On le sait, la question migratoire est au coeur ces dernières années des débats politiques dans les différents gouvernements européens qui tentent d’harmoniser leurs stratégies. "On ne peut supprimer l’immigration qui est un phénomène historique de tous les temps", a reconnu la ministre, avant d’ajouter: "On peut néanmoins développer de nouvelles pistes à travers le co-développement".
Micro-projets pour les moins qualifiés
Qu’en est-il ? "Il s’agit de faire participer les immigrés installés en France au développement de leurs pays d’origine". Le co-développement, affirme-t-elle, est une composante majeure de la politique migratoire. Les pays du Sud devraient y trouver une sorte de retour sur investissement sur leurs populations émigrées. Régulières ou clandestines, qualifiées ou pas.
Jusqu’à présent, on avait un dispositif d’aide au retour qui s’est révélé inefficace. Certains migrants reconduits aux frontières avec un pécule utilisaient cet argent pour se payer un billet d’avion et... revenir en France.
La nouvelle trouvaille consistera à accompagner un migrant dans la formation, mais aussi à l’aider à concevoir un projet de développement dans son pays. Selon Brigitte Girardin, l’expérience a été tentée au Sénégal, au Mali et aux Comores. Dans la région de Kayes, origine principale des migrants maliens, 350 micro-projets ont été financés par la France à hauteur de deux millions d’euros. Cela a permis de créer sur place près de 700 emplois. Encouragé par cette première expérience, le gouvernement devrait augmenter l’enveloppe allouée aux projets de co-développement. Reste la question des émigrants qualifiés qui constituent une véritable fuite des cerveaux pour l’Afrique vers l’Occident. Pas d’inquiétude, il y en aura pour tout le monde.
Volontariat pour les diplômés
Pour cette catégorie de migrants parmi lesquels on trouve de grandes compétences en médecine et dans d’autres domaines, la nouvelle loi prévoit de les utiliser à des missions techniques temporaires dans leurs pays d’origine. Mais pas par contrainte. "Nous allons miser sur le volontariat et l’incitation", a dit la ministre déléguée à ce sujet. A titre d’exemple, des nouvelles technologies d’information seront mises à leur disposition pour former dans divers domaines leurs compatriotes restés au pays. Même si elle ne le dit pas, on peut remarquer que le gouvernement voudrait plutôt attirer l’élite étrangère tant pour combler son déficit par rapport à d’autres pays occidentaux comme l’Angleterre, les USA ou le Canada, mais aussi prévoir le difficile remplacement de la génération baby-boom qui devrait se poser avec acuité dans les années à venir.
L’éboueur malien, le balayeur sénégalais, le vigile congolais ou camerounais, la France en a en réserve suffisante pour longtemps. Voudrait-on définitivement tourner la page des Trente Glorieuses durant lesquelles la France avait massivement importé de la main-d’oeuvre du Sud pour ses grands chantiers de reconstruction après la guerre ? La nouvelle loi qui fait le choix qualitatif de l’immigration s’inscrit dans ce sens.
En attendant, les indicateurs actuels montrent que l’immigration n’est pas forcément un fardeau pour la France, comme le laisse entendre certains politiques. La ministre a reconnu qu’il faut se garder d’avoir une opinion réductrice de l’immigration. "Il y a certes des impacts positifs de migrants sur l’économie française", a t-elle affirmé. Ceci est aussi valable pour tous les pays occidentaux qui accueillent un important flux migratoire.
La manne financière des migrants
Une étude de la Banque Mondiale prévoit à plus de 800 milliards de dollars l’apport des migrants dans l’économie mondiale d’ici 2005. La question sera de savoir comment partager cette masse d’argent entre les pays du Nord et du Sud. Le projet de co-développement, à en croire Brigitte Girardin, prévoit de canaliser l’épargne des migrants vers leurs pays d’origine. On a constaté qu’actuellement, sur les 150 milliards de dollars envoyés dans leurs pays, seulement 10% sont investis dans des projets de développement local. Une bonne partie se répartit entre les commissions versées aux sociétés de transferts d’argent, florissantes partout dans le monde, et aux dépenses courantes des ménages dans les pays destinataires.
Des efforts devraient être déployés pour les renforcements des capacités du système bancaire des pays africains. D’où l’idée d’élaborer un document cadre de partenariat avec les pays du Sud intéressés par le co-développement. Des pays comme le Sénégal et le Mali qui disposent au sein de leur gouvernement d’un portefeuille consacré à leurs diasporas devraient s’intéresser à ce projet pour lutter contre la pauvreté.
Au final "l'immigration choisie" veut s’inscrire dans la lutte contre la pauvreté dans les pays du Sud. Initiative certes louable, mais qui ne devrait pas occulter le débat de fond sur cette question. Notamment sur la "dette odieuse" contractée par des régimes dictatoriaux et que des populations africaines continuent de rembourser à l’Occident via la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire international au prix de privations sociales catastrophiques. Ceci est d’autant plus scandaleux que la plus grosse partie de cet argent détourné se trouve dans des comptes logés dans des banques européennes. Un silence criant plane sur cette question quasi taboue.
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