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Août 1960 : La France est partie de l’Afrique pour mieux y rester

Par Léon Kharomon

Ayant tiré les leçons des terribles événements d’Algérie, de Gaulle a compris que, pour préserver les intérêts de la France, il était inutile de résister à l’ouragan de l’histoire.
Bon visionnaire, le général a plutôt anticipé sur les éventuelles revendications d’indépendance en Afrique sub-saharienne avec la fameuse Communauté française d’Afrique. Ainsi, au mois d’août 1960, neuf pays africains ont accédé à l’indépendance tout en liant une partie de leur souveraineté à celle de la France.

"Notre pays a été plongé depuis le 19 septembre 2002 dans une crise profonde. Cette crise, dont on ne connaît pas les raisons, a été imposée à notre pays". Laurent Gbagbo, le président ivoirien, s’adressait ainsi à la nation le 7 août dernier. Depuis quatre ans, les réjouissances populaires (qui caractérisaient autrefois "l’independance day " à Abidjan, Yamoussokrou et dans toutes les grandes villes de la Côte-d’Ivoire) ont laissé place à des journées de méditation et d’appels au sursaut d’orgueil national pour surmonter la crise et barrer la route à "l’ennemi". Peu diplomate, Gbagbo s’est toutefois gardé de nommer l’ennemi qui a "imposé" la guerre à son pays.
Mais, pour quiconque suit les péripéties de la crise ivoirienne, nul besoin de rappeler qu’il s’agit de la France, accusée, à tort,ou à raison, d’avoir appuyé des rebelles qui ont tenté de renverser le président Gbabgo en 2002.

Depuis, la "vitrine de la France en Afrique", comme s’en vantait le Quai d’Orsay, n’a cessé de se briser. Contrairement aux prédictions de certains analystes, la crise ivoirienne n’aura pas fait tâche d’huile dans la région ouest africaine. Après les violentes émeutes anti-françaises d’Abidjan en 2005, à l’issue desquelles les Ivoiriens, chauffés à blanc par les partisans de Gbabgo demandaient leur "indépendance totale", on croyait que Paris allait lâcher du lest. Erreur. Si elle a rapatrié ses ressortissants, la France a néanmoins renforcé sa présence militaire en Côte-d’Ivoire en y imposant une zone tampon entre les forces belligérantes ivoiriennes, se faisant incontournable dans la recherche de toute solution au conflit. La France est de retour en Afrique. Après les années Mitterrand où la présence de l’Hexagone en Afrique s’est faite plus discrète, le quai d’Orsay, sous l’impulsion de Chirac, entend bien, sans complexe, renforcer à nouveau cette présence.La politique du bâton et de la carotte devrait s’appliquer comme au bon vieux temps.

Une semaine plus tôt, un détachement de l’armée française défilait dans la capitale béninoise pour commémorer le 46ème anniversaire de ce pays.
En attendant de recoller les morceaux de la vitrine brisée en Côte-d’Ivoire, la France voudrait jouer à fond la carte de la promotion de la démocratie dans la région. Pour ce faire, il n’y a pas meilleur exemple que le Bénin.
Mais le "Le Quartier latin de l’Afrique", en dépit de sa stabilité politique, demeure l’un des pays les plus pauvre d’Afrique. D’aucuns pensent que ceci explique peut-être cela. C’est-à-dire, l’absence de ressources importantes éviterait à ce pays des frictions avec "le grand tonton français".
Thèse difficile à justifier dès lors que des pays comme le Niger ou le Burkina Faso, avec très peu de ressources économiques, gardent encore une bonne place dans le pré carré de la France. Pour la diplomatie qui a horreur du vide, il est question de faire acte de présence pour parer à toute velléité d’incursion d’une puissance étrangère. En l’occurrence, les USA ou la Chine qui veulent à leur tour leur part du "gâteau" africain. De plus, les pays africains, encore sous explorés, sont loin d’avoir livré leurs secrets. C’est le cas du Tchad qui, il y a encore quelques années, ne revêtait qu’un intérêt géostratégique face aux visées expansionnistes du turbulent Colonel Kadhafi. Mais depuis la découverte du pétrole dans ce pays, la donne est en train de changer. N’Djamena est placée désormais sous haute surveillance. D’aucuns ont interprété la tentative de putsch manqué en mars dernier comme un avertissement des groupes pétroliers français. Ces derniers, de concert avec la Banque mondiale, soupçonneraient le président tchadien de vouloir diversifier le partenariat commercial pour rendre le pétrole tchadien plus compétitif sur le marché international. En pleine campagne présidentielle, Idriss Deby a dû repousser de justesse une attaque rebelle aux portes de la capitale. Ses hommes auraient repris le contrôle de la situation grâce au survol des Mirage français qui ont lâché quelques bombes sur les positions tenues par les rebelles.

La petite guerre s’est terminée aussi vite qu’elle a commencé. Mais la leçon semble avoir été tirée. Deby se gardera désormais de prendre des initiatives "audacieuses" sans consulter la France, ou du moins ses milieux pétroliers. La longévité de son pouvoir en dépend…
Comme au Gabon voisin où Omar Bongo détient le record de longévité au pouvoir. Bientôt quatre décennies sur le "trône", le président gabonais passe pour le fidèle des fidèles dans la région centrale d’Afrique. Sa recette est simple : les importants gisements pétroliers gabonais sont presque exclusivement exploités par les grands groupes français à des prix ultra attractifs.

Son homologue du Congo-Brazzaville, qui avait tenté de déroger à la règle en 1997 a été vite balayé de la scène politique.
Démocratiquement élu, le président Pascal Lissouba se croyait mieux placé pour mener les réformes économiques dont son pays avait besoin.
Première mesure : renégocier les contrats pétroliers "léonins" signés par son prédécesseur avec la compagnie Elf. Pour Lissouba, il était "scandaleux" que la manne pétrolière congolaise profite à plus de 70% à l’entreprise française, pendant que Brazzaville en avait cruellement besoin pour redresser son économie.

Mal lui en prit : son ambition restera un rêve.
La France, via Elf, a apporté un important soutien militaire à son adversaire Denis Sassou Ngouesso. Ce dernier, après trois mois de guerre en plein Brazzaville, (plus de 20.000 morts) a retrouvé son fauteuil démocratiquement perdu. Les affaires sont les affaires…
Côte-d’Ivoire, Burkina-Faso, Bénin, Tchad, Gabon, Congo, Centrafrique…
C’est l’histoire d’une décolonisation à la française. Partir pour mieux… rester.

En un seul mois, août 60, neuf pays africains ont élargi le cercle jusque là très fermé des pays indépendants sur le continent noir. Les principales puissances victorieuses de la deuxième guerre mondiale, USA et URSS se délectaient à l’idée de renforcer leur influence sur la France, désormais amputée de son empire colonial. Erreur d’appréciation. Ayant tiré les leçons de terribles événements qui ont conduit à l’indépendance de l’Algérie, de Gaulle a compris que pour préserver les intérêts de la France, il était inutile de résister à l’ouragan de l’Histoire.
La meilleure défense étant l’attaque, en bon visionnaire, de Gaulle a plutôt anticipé sur les éventuelles revendications d’indépendance en Afrique sub-saharienne.
Suppression du travail forcé, attribution de certains pouvoirs administratifs et judicaires aux autochtones, réformes du financement des colonies… sont autant des mesures prises pour séduire les dirigeants des mouvements indépendantistes.
Mais parmi eux, le Guinéen Ahmed Sékou Touré s’est démarqué par son refus catégorique de rejoindre la Communauté française d’Afrique qui associait l’autonomie de nouveaux Etats à une large dépendance à l’égard de l’économie française. En 1958, il dit "Non" à de Gaulle et la Guinée devint indépendante la même année.

Si les autres anciennes colonies ont accédé en chaîne à leur indépendance deux ans plus tard, en ce mois d’août, la France aura pris soin de préserver ses intérêts vitaux. Elle demeure la seule puissance à détenir des bases militaires dans ses anciennes colonies.
Les politiques économiques de ces pays sont étroitement surveillées, pour ne pas dire pilotées par la France par le biais du franc CFA. Cette monnaie que partage une dizaine de pays africains est directement contrôlée par la Banque de France. Les idées de la France et son rayonnement y sont véhiculés et soutenus grâce à un important dispositif de centres culturels qui ne laissent pas beaucoup de place à la concurrence des autres puissances.
Ce qui permet à bon nombre d’observateurs de dire que l’Afrique demeure encore, et pour longtemps, le vrai centre du rayonnement de la France dans le monde.




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