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L'autocensure se porte bien dans la presse française
Par Léon Kharomon
A l'occasion du 3 mai, journée internationale de la liberté de la presse, l'Association des journalistes européens tire la sonnette d'alarme: le "Vieux continent" connaît un net recul dans la protection de la première des libertés, celle d'informer et d'être informé. La France, un peu plus, avec la culture du sacro-saint document classifié.
Fabrice Pozzoli-Montenay en a fait le constat au Centre d'Accueil de la presse étrangère, le 30 avril dernier. Pour le journaliste, il est temps d'attirer l'attention des citoyens européens sur la nécessité de protéger la liberté de la liberté. "Les Européens, surtout ceux de l'Union, ont tendance à croire que la liberté de la presse est acquise et que, si problèmes y a, ils sont de moindre importance". Pourtant, l'on constate depuis quelques années, surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001 qu'une vague protectionniste sans précédent déferle sur l'Europe, notamment en matière d'accès aux sources d'information.
En France, le 3 mai 2008, journée de la liberté de la presse, risque de coïncider avec la prolongation, sur demande du Sénat, du régime d'exception sur les documents classifiés. L'accès aux sources s'en trouvera davantage compliquée, lorsqu'on sait que la Cour européenne des droits de l'homme a plusieurs fois reproché à l'Hexagone de ne pas faciliter l'accès aux archives à ses citoyens, encore moins aux journalistes. Le droit légitime reconnu à tout Etat de classifier certains documents dits "sensibles pour la sécurité" semble avoir été poussé à l'extrême en France. Ce qui plonge les journalistes dans la torpeur. La plupart ne savent plus jusqu'où on peut aller dans l'investigation et la révélation.
"Les journalistes français se sont imposés une autocensure unique en Europe!", s'étonne Pozzoli-Montenay. Par crainte des poursuites judiciaires. Quelques "téméraires" en ont payé les frais. Et de citer les déboires de Denis Robert, ancien journaliste de Libération dont l'enquête sur la banque luxembourgeoise Clearstream provoqua une tempête judiciaire sans précédent en 2006. Plus récemment, il y a le cas de Guillaume Dasquié qui reste sous le coup d'une plainte du ministère de la Défense pour "Détention et diffusion au public de renseignements, de documents ou de fichiers ayant le caractère d'un secret de la défense nationale". L'armée française lui reproche d'avoir publié des fac-similés de la DGSE où les services français de renseignements avertissaient, début 2001, leurs homologues américains sur l'éventualité d'un détournement d'avions aux fins d'attentats terroristes…. Quarante heures de garde à vues, ponctuées par un vif interrogatoire dans les locaux de la DGSE ont fait craquer le journaliste. Il a donné une des ses "sources secondaires". Ses avocats ont tenté de faire prévaloir l'article 109 du code de procédure pénale qui permet aux journalistes de ne pas divulguer leurs sources. En vain.
Les juges d'instruction ont multiplié ces dernières années les gardes à vues et les perquisitions, avec saisie d'ordinateurs, de téléphones et autres carnets de notes dans le seul but de dénicher les sources du journaliste. Augustin Scalbert, journaliste à Rue89, et animateur de la campagne "Liberté d'Informer", regrette que l'accès aux documents administratifs en France soit aussi difficile. Tout paraît secret. Il ya une culture du secret qui plombe le journalisme.
"Aux USA, grâce au Freedom information acces act, on a publié les photos des soldats américains tués en Irak ; en Grande-Bretagne, on a publié des infos sur le centre de torture des Anglais en Allemagne… En Norvège, on peut accéder aux notes de frais d'un ministre, alors que les hommes politiques français estiment n'avoir pas de compte à rendre aux contribuables sur leurs dépenses quotidiennes" fait-il remarquer ; les journalistes français obtiennent des informations sur la France plus facilement à partir des USA…
A cette difficulté d'accéder aux sources d'information, il y a une situation qui, selon Scalbert, menace réellement la liberté de la presse en France. "La plupart des patrons de presse sont soit des proches amis des dirigeants politiques actuels, soit des gens avec qui ils ont eu le même parcours professionnel, soit des gens avec qui ils sont économiquement liés".
Alors les patrons de presse ont peur de fâcher les annonceurs, surtout en cette période de vache maigre. "Ces dernières années", remarque Pozzoli Montenay, "chaque fois qu'un groupe financier, une société n'est pas d'accord avec une info diffusée dans un journal, aussitôt on voit le responsable de la rédaction se confondre en excuses et promettre de réparer la faute du journaliste. Il faut revenir aux règles d'or du journalisme et se méfier de pressions sur la nécessité d'aller toujours plus vite par rapport à la concurrence"…conclut-il.
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