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Projection le 31 janvier du documentaire "Lumumba, mort d'un prophète ", de Raoul Peck
Le fantôme de Lumumba rôde à la librairie Ishtar à Paris


Par Léon Kharomon

Dans les rues de Bruxelles, sur la Grand Place de la capitale de l’Europe, au détour d’une sortie de métro, sur les pavés des ruelles où l’on croise le citoyen lambda, Raoul Peck promène sa caméra. Il poursuit un fantôme. Celui de Lumumba, qui, selon lui, continue de rôder ici et de hanter encore certains esprits.

Tourné en 1991, "Lumumba, mort d'un prophète", est un documentaire-essai où le réalisateur tente d’expliquer les péripéties durant lesquelles Lumumba, Premier ministre élu du Congo a été assassiné le 17 janvier 1961. A l’époque, l’ex-Congo belge représente le principal enjeu africain de la guerre froide. Non seulement pour sa position stratégique au cœur de l’Afrique avec ses 2.345.000 km2, mais aussi et surtout à cause de ses ressources naturelles, du sol et du sous-sol qui en font un des pays les plus riches au monde, et donc, l'un des plus convoités.

C’est là, plus précisément à Kinshasa, que la famille Peck débarque en 1962. Papa est ingénieur agricole, Maman, secrétaire de direction du gouvernement. Raoul a à peine deux ans et loge avec ses parents dans le quartier huppé de la Gombe, le quartier européen de la capitale, où les Congolais, avant l’indépendance en 1960, ne pouvaient accéder que munis d’un pass. Rien à envier à l’apartheid sud-africain. Mais les Peck ne sont pas blancs. Ils sont noirs d’Haïti et viennent de fuir la dictature des Duvalier. Dans ce documentaire, Raoul précise qu’on croyait qu’après les départs des techniciens belges (qui n’avaient pas préparé la relève), des techniciens de couleur seraient mieux acceptés par les Congolais.

Mais, fait-il remarquer, eux Haïtiens sont certes noirs, mais n’avaient plus grand-chose en commun avec les Africains. Plus de trois cents ans d’esclavage et de colonisation les séparaient. Ce "retour" en Afrique est certes un retour au pays des ancêtres, mais pas au pays natal. Il retrace plutôt l’alliance atlantique des peuples opprimés et méprisés sur les deux rives de l’océan. C’est dans cette lignée que se situe la démarche de Raoul Peck. Celle du combat pour la liberté.

Le déclic

"Un jour, ma mère me remit une photo, sans me dire quoique ce soit", se souvient-t-il.
Il y voit un homme, fin et élancé, au milieu d’un groupe, composé de Noirs et des quelques blancs, tous, les regards rivés vers lui. C’est bien plus tard qu’il sut que c’était Lumumba.
"Depuis, je ne sais trop pourquoi je ne me suis jamais débarrassé de cette photo" dit-il dans le documentaire. En voix off, Raoul Peck fait écho à "sa mère qui raconte". "Au Katanga, dit-elle, un géant est tombé. On a assassiné le fils de Tolenga, mais son corps n’a jamais été montré". C’est bien plus tard que Peck prendra conscience de détails de l’affaire. C’est le déclic. Il faut faire la lumière sur cette affaire. Ce sera le travail de sa vie de cinéaste dont il apprend les ficelles à Berlin.

Pour Peck, il faut rétablir la vérité sur cette mort pas comme les autres. Réhabiliter Lumumba, c’est réhabiliter d’abord son image, faussement présentée dans les médias impérialistes comme un "dangereux communiste". Une affiche de Lumumba avec la mention "Le diable" placardée dans certaines rues de Léopoldville, et de Bruxelles à l’époque, confirme le déchaînement d’une certaine propagande contre le premier ministre congolais.
A la librairie Ishtar, la fille de Serge Michel, éphémère attaché de presse de Lumumba témoigne sur l’hostilité dont Lumumba a été victime dans la presse occidentale.
Elle affirme : "Au retour d’un voyage aux USA, Lumumba a compris l’importance de l’image dans la presse. Dans son escale à Alger, on lui proposa alors les services de mon père comme attaché de presse". Mais c’était déjà trop tard. Et la conjuration était beaucoup trop puissante pour que le sort de "l’empêcheur de tourner en rond", obstacle à l’exploitation du Congo, puisse changer

Plus que "Lumumba", fiction portée à l’écran par le même réalisateur, et saluée par plusieurs prix, dont un à Cannes, le documentaire "Lumumba, mort d'un prophète" tire sa richesse de documents originaux, textes et images, inédits jusqu’au début des années 90. Telle l’arrivée de Lumumba, menotté comme un vulgaire bandit, au Katanga, sud-est de la RDC, chez ses pires ennemis où Mobutu vient de l’envoyer.

Nous sommes le 17 janvier 1961. Lumumba n’a plus que quelques heures à vivre. On y voit comment "le colis" est cueilli brutalement par ses bourreaux. C’est un cameraman de la C.I.A qui aura filmé la scène. Insoutenable.

Mais, jusqu’au bout, on y voit un Lumumba refusant de baisser le regard face à ses bourreaux. Les fixant plutôt droit dans les yeux, avec un regard curieusement dénoué de haine. En fait, comme il l’avait écrit de sa prison dans sa lettre à Pauline, sa femme, ses bourreaux ne sont que de simples exécutants d’un complot ourdi de très loin : Outre atlantique, aux USA, en Belgique… là, où, 30 ans plus tard, avec sa caméra, Raoul Peck est allé poursuivre le fantôme du "prophète".

Pour Guy Lumumba, dernier fils du "héros de l'indépendance", présent lors de la projection, il est temps que les Congolais puissent se réapproprier leur histoire. "Il nous appartient d'exiger du gouvernement congolais qui vient d'être élu de nous éclairer sur la mort de Lumumba, qui est avant tout mon père, mais aussi cette personne qui était au service de l'Etat."

 

 

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