"Beaucoup des filles s’autocensurent parce qu’on leur a souvent renvoyé l’image d’incapables"
Propos recueillis par Léon Kharomon
En marge du festival du film d’histoire de Pessac (région bordelaise), entre deux projections au cinéma Le Jean Eustache, et avant la séance dédicace de son nouveau livre "la Racaille de la République", Fadela Amara, présidente de Ni Putes, Ni soumises, a répondu vendredi 24 novembre dernier aux questions des élèves du lycée Marcel Dassault sur la place et le rôle de la femme dans les quartiers dits "difficiles".
Pourquoi avez-vous appelé votre association Ni putes, ni soumises ?
Fadela Amara : Ni putes, ni soumises pour répondre aux intellectuels de gauche et de droite qui pensaient que les filles acceptaient qu’on les considère comme des putes et des soumises dans les banlieues françaises. Très vite, cette appellation a failli souffrir d’une récupération des milieux religieux, qui ont tenté de nous bannir de la communauté musulmane.
Nous avons voulu démontrer que, contrairement à ce qu’on pense dans les quartiers, ce sont les filles qui sont les derniers remparts contre les injustices car elles sont souvent organisées en associations.
D’où viennent les membres de votre association ?
Toutes les origines sont représentées. Arabes, Afrique, Asie et Europe. De gens de toutes les couches sociales et de tous les âges. Récemment une gamine de six ans nous a écrit pour adhérer à notre association. Sa lettre nous a beaucoup touchées…
Que pensez vous de la mixité à l’école ?
La mixité est d’une importance cruciale à l’école. C’est par la mixité entre filles et garçons que l’école de la République peut jouer un rôle de rempart contre certains obscurantismes. Nous avons constaté que de plus en plus des garçons occupent l’espace public de la cité et veulent que les filles restent à la maison, réduites à un rôle de ménagère. Pour appuyer cette mixité, nous avons crée une Maison de la mixité dans le 20ème arrondissement à Paris. Nous allons en créer d’autres bientôt en Suède, Espagne, et Casablanca. La Maison de la mixité consiste à favoriser l’échange entre filles et garçons dans le respect mutuel.
La mixité n’aggraverait pas plutôt les problèmes entre filles et garçons ?
Dans les quartiers, il y a des populations qui sont confrontées à plusieurs problèmes sociaux auxquels s’ajoute la religion qui imprègne fortement l’éducation. Le rôle du "Grand frère" est sujet à caution car les Grand frères en profitent pour se comporter comme des potentats. Je reste consciente que ce n'est pas facile. Entre des mariages forcés et des filles révoltées mais incapables de porter plainte contre les parents qui l’y contraignent, il faut faire un travail de fond, rentrer dans les familles et faire un travail pédagogique.
Que faire par rapport à l’habillement ? Quand on est habillé en filles, on est traitées comme des putes.
A force d’entendre des garçons vous traiter comme des putes, vous avez fini par intérioriser leurs regards. Vous vous autocensurez. En vous habillant comme des garçons, en jeans, baskets, etc, vous castrez votre féminité pour vous conformer aux règles édictées par les garçons.
Les filles réussissent-elles plus que les garçons à l’école ?
C’est prouvé par des statistiques que les filles réussissent plus que les garçons à l’école. Mais la nouvelle tendance veut qu’on les retire plutôt de l’école pour les marier.
Il faut décourager cette tendance en soutenant la mixité justement.
Et par rapport à l’accès à l’emploi ?
C’est plus difficile aux garçons issus de l’immigration d’accéder à l’emploi.
Ils subissent toutes sortes de discriminations par rapport aux quartiers d’habitations, par rapport aux origines ethniques de parents, etc.
C’est difficile de demander à ces garçons de s’impliquer à la vie de la nation quand ils passent leur temps à être exclus de la société. D’où leur récupération par des obscurantistes musulmans qui prétendent leur donner un rôle social à jouer.
Mais il ne faut pas être défaitiste par rapport aux discriminations parce que nous avons la chance de vivre dans un pays démocratique.
Les filles s’orientent-elles vers des filières précises ?
Beaucoup des filles s’autocensurent par rapport à certaines filières parce qu’on leur a souvent renvoyé l’image d’incapables.
Pourquoi le salaire des femmes est encore de 20% moins que celui des hommes ?
C’est une injustice criante. Mais la réalité est que le politique, l’économique et une femme présidente de la république servirait peut-être les intérêts de la femme. Mais la réalité est que le politique, l’économique et beaucoup de secteurs de la vie restent conjugués au masculin.
Qu’est-ce qui a motivé votre combat ?
J’ai pris conscience qu’on allait m’orienter vers le mariage. C’est l’école républicaine qui m’a sauvée. Ce n'était pas normal que les garçons aient plus de liberté que les filles dans ma famille. C’est difficile de rentrer dans un processus d’émancipation quand on est issu d’une famille de dix enfants dont le père et la mère sont d’origine kabyle. Mais le déclic reste possible dès lors qu’on peut sortir de cet univers.
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