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Photojournalisme : la dérive…

Par Léon Kharomon

Le photojournalisme, et pourquoi pas le journalisme tout court, peuvent-ils survivre à la dérive du tout sentationnel et du tout "people" que privilégient les nouveaux patrons de la presse ? Issus de grands empires financiers, ces derniers considèrent journaux et images comme des produits commerçables qui doivent répondre à un seul impératif : la rentabilité.

On ne compte plus les anecdotes de "paparazzi" qui se sont illustrés dans des scandales à force de rechercher des scoops. On croyait avoir atteint le seuil de l’intolérable avec la mort tragique de Lady Diana en 1997, poursuivie comme du gibier par une meute des photographes, avant que son chauffeur ne perde le contrôle de la grosse cylindrée et n’aille terminer sa folle échapée dans du béton sous le pont de l’Alma.
Non, le pire restait à venir : désormais, certains médias en quête de sensationnel scénarisent le tragique, le glamour ou le people- c’est selon- et vous proposent de jouer l’acteur.
Dans une de ses dernières éditions, Marianne rapportait l’histoire de six journalistes indiens qui, le 15 août dernier, ont aidé un homme désespéré à se suicider en lui donnant des bidons d’esssence. Après l’avoir cadré et pris en images, ils sont vite rentrés dans leurs rédactions rapporter le "scoop", laissant le pauvre type s’immoler en pleine rue à Calcutta, en Inde.

Il ne suffit plus de s’abonner à plusieurs journaux, où d’être branché à plusieurs chaînes de télé pour bien s’informer. Plus que tout, il vous faut aujourd’hui une forte capacité de décryptage des informations et surtout des images qui occupent notre univers.
Nous sommes entrés de plain pied dans le village planétaire "prophétisé" par Mac Luhan dans ses théories de l’information et de la communication vers les années 1950.
Ces vingt dernières années, les technologies de l’information et de la communication ont évolué à une vitesse telle que les populations, quel que soit le coin du globe où elles se trouvent, semblent avoir été prises au dépourvu. Pour échapper à la "fastidieuse" tâche de lecture des journaux ou de magazines, on privilégie désormais l’image.
Une image ne vaut-elle pas mille mots ? Oui, d’accord , mais à l’inverse, une image galvaudée, exploitant délibérément le sexe, le sang, sans scrupules et exploitée dans le seul but d’obtenir du sensationnel, peut désinformer dix fois plus que mille mots.
Comment en est-on arrivé à la recherche effrénée du sensationnel ? Comment le spectacle s’est-il immiscé dans le monde de l’information, longtemps considéré comme une matière froide ? Même quand elle traitait des "points chauds" du globe ?


Mélange des genres

Pour Olivia Colo, Wilfried Esteve et Mat Jacob, les auteurs de "Photojournalisme, à la croisée des chemins", la guerre du golf a marqué un tournant décisif en 1999.
L’opération "Desert storm" (ndlr : tempête du désert ) lancée par les USA et leurs alliés pour déloger les troupes de Saddam Hussein du Koweit a montré la capacité de dramatisation et de théâtralisation d’une guerre par le Pentagone.
Pour la première fois, aux côtés des chars de combats et des voitures blindées, CNN déploya sa grosse artillerie de télévision afin de retransmettre en direct et en mondovision la riposte.
La guerre scénarisée, comme au cinéma, mais cette fois-ci avec de vrais soldats et de vrais morts…
Les téléspectateurs eurent droit à un décompte avant les premiers tirs des missiles tomahawk sur Bagdad. "Tempête du désert" bouleversa à jamais la donne médiatique.
D’aucuns pensent qu’elle marqua, de façon plus que probante, la suprématie de la télévison sur la radio ou la presse écrite en terme de reportage.

Regard de pro…

Avant, les images, c’était l’apanage de reporters de geurre. Les monstres sacrés du photojournalisme y ont taillé leur réputation.
Robert Capa avec la guerre d’Espagne, Don Mac Cullin avec celle du Vietnam…
Une fois sorties de chambres noires, leurs photos faisaient le tour du monde et souvent apportaient un regard particulier sur les points chauds du globe.
La photo de la petite Vietnamienne, brûlée par les éclats de la bombe au napalm, courant toute nue dans la rue fit le tour du monde et apporta un cinglant démenti contre la propagande de la guerre propre que véhiculait déjà à l’époque le Pentagone.
C’était presque l’âge d’or du photojournalisme…Avant que la télévision, avec la toute puissance du satellite, ne vienne dicter sa loi.
Faut-il en déduire que le photojournalisme est voué à disparaître ? Quel intérêt il y a à regarder des photos dont le contenu informatif aura déjà été révélé par la télévision ?
Il est vrai que dans un monde qui privilégie la vitesse, la télévision a une longueur d’avance sur la photo. Mais avec l’arrivée du numérique, cette dernière a beaucoup rattrapé son retard.
La photo a gagné autant, voire plus, en terme de rapidité de transmission de l’image. Un clic, une clé Usb, une borne ou un ordinateur wifi suffisent au photographe amateur pour diffuser en un temps record une image à travers le monde. Rien que pour cette célérité, on peut se rassurer en se disant que la photographie est loin d’avoir dit son dernier mot.
Même espoir en terme de qualité technique. Les derniers cris des appareils numériques avec 12 méga pixels n’ont plus rien à envier aux images de meilleures caméras béta.
Ne serait-il pas absurde de comparer la télévision et la photographie ?
Comme ce fut le cas avec l’arrivée de la vidéo. Certains pensaient que le cinéma n’allait pas survivre à ce nouveau support.
Cependant si le cinéma continue à prospérer parallèlement à la vidéo, tel ne semble pas être le cas de la photographie comparée à la télévision.


Photojournalisme et pouvoirs d’argent

Le photojournalisme se porte mal, voire très mal. Surtout dans la presse, qui fut longtemps son domaine de prédilection.
La presse qui a engendré le photojournalisme s’en est détournée pour s’adapter, dit-on, aux réalités du marché. En proie à une grande dépression et pour minimiser les coûts de production, les rédactions recourent à des images d’illustration disponibles sur Internet en lieu et place de vrais reportages photos.
Dans cette économie d’échelle, la qualité est rarement au rendez-vous.
Les grands capitaines du monde des finances qui s’emparent à tour de bras de groupes de presse ont fini par imposer, sans état d’âme, la logique financière. Gagner le maximum d’argent en un minimum de temps, et surtout à très peu de frais.
Les journaux et les photos qui les alimentent sont réduits au rang de simple marchandise, comme toute autre.
Les budgets de rédactions ont été réduits , les prix des images tirés vers le bas et la production des reportages s’est raréfié. Les jeunes photoreporters doivent désormais déployer un trésor d’arguments marketing pour faire accepter leurs projets par les rédactions.
Peu importe qu’ils sortent de la cuisse de Depardon, de Capa ou de Sipa. Les nouveaux patrons de presse n’en ont cure si leurs projets ne sont pas "excitants" en terme de rentabilité.
Si un projet de photoreportage nécessite un budget conséquent, on leur oppose tout de suite l’offre, à peu de frais, sur le même sujet, que peut proposer,via internet, le photographe amateur situé à l’autre bout du monde.

Système D

Olivier Jobard, lauréat du grand prix Paris- Match 2004 pour "Itinéraire clandestin", un photoreportage sur la traversée clandestine de la Méditerranée par des immigés africains en quête d’Europe, a dû se "débrouiller" tout seul pour réunir le budget nécessaire aux cinq mois de tournage de ce reportage. A 35 ans, ce photoreporter voulait un peu changer de ces instantanés de guerre qui avaient jusque là marqué sa carrière.
"Dans mon métier, je m’étais surtout attaché aux évènements, je ne faisais que croiser les hommes, explique t-il . Cette fois, l’humain passe au premier plan".
Le travail de fond, un regard journalistique digne de la lignée de grands photographes, des histoires pertinentes ; le recul par rapport au train-train du quotidien. Tels sont, me semble t-il, les défis que doivent relever la presse en général et les photoreporters en particuliers.
Encore faut-il qu’ils se donnent les moyens de resister aux dictats des nouveaux patrons de presse. "Il y a quelques années, les propriétaires des journaux avaient de l’encre d’imprimerie dans les veines, aujourd’hui, ils ont une multitude d’actionnaires, peut-on lire dans "Photojournalisme, à la croisée des chemins".
Lors de la présentation du bilan du groupe le 15 septembre dernier, Arnaud Lagardère a déclaré que la presse n’avait pas dix ans devant elle.
"Si les magazines auront un sursis, a-t-il ajouté, ils seront inexorablement broyés par la révolution numérique et Internet ". Pour le patron du premier groupe de presse français, "nous abordons une période excitante "??.
A la tête de Hachette Filipacchi Médias, le fleuron du groupe Lagardère, trône désormais Didier Quillot, un homme de télécoms, un ancien d’Orange qu’Arnaud vient de nommer après avoir viré Gérall de Roquemaurel, le vieux compagnon de son père. Le même qui , pourtant, a donné ses lettres de noblesse au groupe.
Alors, vous avez dit excitante ? Ca le sera sans doute pour Lagardère qui compte augmenter son chiffre d’affaires à peu de frais.
Dans tous les cas, la période est tout sauf excitante pour les journalistes, les photoreporters, les vrais, qui refusent de privilégier à tout prix le sensationnel ou de se "taper" les frasques de Paris Hilton…

 

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