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"Le système Poutine" décrypté par deux cinéastes
Par Léon Kharomon
90 ans après la révolution bolchévique, que reste t-il du soviétisme dans la Russie actuelle ? Comment un homme tente t-il de redorer l’image ternie de l’ex-empire, lui redonner sa place de puissance incontournable dans le concert des nations avec des méthodes et un système pour les moins controversés dans les démocraties occidentales ?
C’est à ces deux questions essentielles que Jean Michel Carré et Jill Emery ont tenté de répondre, trois ans durant, en passant à la loupe le paysage politique russe. Il en ressort un constat : l’appareil politique de ce pays est étroitement lié à un homme. Vladimir Poutine.
Comprendre la Russie de ces dernières années, c’est analyser la toile qu’il a patiemment tissée. C’est suivre son irrésistible ascension, de l’ex-KGB au Kremlin en passant par la mairie de Saint-Pétersbourg. C’est apprécier, qu’on l’aime ou pas, comment cet homme d’à peine 1, 68 m, d’une froideur et d’un cynisme déroutant, a patiemment gravi tous les échelons du pouvoir en retournant les situations les plus désespérées en sa faveur, en se positionnant toujours du bon côté et au bon moment, au gré des événements qui ont marqué l’histoire chaotique de la Russie de ces trente dernières années.
Il n’est pas facile de pénétrer l’âme de cet ancien agent du KGB, mais comme dit Jill Emery, collaboratrice de Jean Michel Carré, "Poutine a été notre meilleur partenaire pour faire ce film". Comment ?
Même si le président russe, comme du reste tous les ministères, ont refusé de rencontrer les réalisateurs, ces derniers ont pu accéder à une somme importante de documents. Aidés en cela par l’abondante actualité de ces dernières années, notamment avec la guerre en Tchétchénie. C’est par des images de cette "salle guerre" que commence le film, où l’on voit des blessés de Grozny, la capitale tchétchène, gisant dans une mare de sang, après un bombardement de l’aviation russe. Mais le synopsis ne verse pas pour autant dans le sensationnel. Même si la répression brutale du mouvement indépendantiste par l’armée russe est épinglé, le réalisateur s’est gardé de faire un film à charge contre Poutine. Il s’agit plutôt de comprendre comment un homme s’est hissé au sommet d’un ex-empire, alors que rien ne l’y prédisposait.
Du KGB au Kremlin
Quand Poutine est élu président de la Russie en Mars 2000, à quoi pense t-il ? A restaurer la grandeur de la Russie, comme à l’époque de Tsars. Inspiré par le cinéma, notamment par le rôle des agents secrets durant la seconde guerre mondiale, il a la conviction qu’un seul homme peut changer le cours de l’histoire. Ce mot a une charge particulière dans sa vision de la chose publique. Comme l’immense majorité de ses compatriotes, Poutine sait que la Russie mérite mieux que l’image désastreuse que lui ont donné ses dirigeants depuis l’effondrement de l’ex-URSS. Sa prise de pouvoir suprême n’est pas une fin en soi, ni non plus le commencement de son action. La prise du Kremlin s’inscrit dans une suite "logique" d’un long processus de conquête de pouvoir commencé depuis l’âge de 16 ans.
C’est à cet âge qu’il sollicite son entrée dans le KGB. Trop jeune, on lui refuse poliment l’entrée dans les services secrets en lui disant que c’est le "KGB qui va chercher ses agents".
A l’époque, Youri Andropov en est le patron. Quelques années plus tard, Poutine y est recruté. Au début de ces années 80, Andropov est conscient que le pays a besoin de changements profonds, tant l’économie, paralysée par plusieurs décennies de bureaucratie communiste, est désastreuse.
C’est Andropov qui inspire à Poutine le rôle crucial de l’appareil économique au sein de l’Etat. Il est envoyé à Dresd où il tisse des liens étroits avec des hommes d’affaires afin de préparer la privation de certaines entreprises d’Etat. Ensuite, une solide amitié le lie avec Sobtjak, le maire de Saint-Pétersbourg qui le prend comme adjoint.
"Observer, apprendre, sans jamais paraître désirer la place de son chef, tel est la méthode Poutine" apprend-on dans ce film. Après la défaite de son mentor aux municipales de ST Petersbourg, c’est par "loyauté" dit-il, qu’il refuse de travailler avec les nouvelles autorités.
Mais en fait, Poutine pense déjà à autre chose. De plus grand. Il rentre à Moscou où il intègre l’administration du Kremlin. Les choses vont se précipiter. Les évènements de 1991, avec la prise de pouvoir par Eltsine, marquent un tournant décisif dans sa carrière. Eltsine veut accélérer les reformes politiques amorcées par Mikhaïl Gorbatchev avec sa glasnost (ndlr : la transparence). Il supprime carrément le Parti communiste.
En lieu et place, il redistribue tous les postes clés et les grandes entreprises d’Etat à une clique d’hommes d’affaires proche de sa famille biologique. A l’oligarchie d’Etat succède une oligarchie privée. La Russie avec ses milliardaires parvenus qui dépensent sans compter et expatrient des sommes d’argent colossales à l’étranger, devient vite la risée du monde occidental. La misère ne fait que s’y aggraver pendant que quelques personnes se la coulent douce. La famine frappe dans les grandes villes russes cet hiver 1990.
Après sa victoire en 1996, Eltsine tombe malade et lègue des pouvoirs importants aux oligarques. Poutine observe. Il est lieutenant colonel et dirige le KGB nouvellement rebaptisé FSB. Quand survient le crash économique en 1998, le procureur de la République ouvre une enquête sur le détournement de 60 millions destinés à la rénovation du Kremlin.
Poutine sent que son heure est arrivée. Il doit frapper, mais en toute finesse. Alors qu’il déteste Eltsine, à qui il n’a jamais pardonné son côté trop occidental et sa gestion laxiste de la chose publique, Poutine va se rapprocher de lui en piégeant le procureur de la République.
Avec son réseau d’amitié dans les milieux des médias en tant que chef du FSB, il réussit à faire diffuser à la télé publique, à une heure de grande audience, une vidéo montrant le procureur de la République dans un lit avec deux prostituées. Scandale. Le procureur général de la République démissionne.
Boris Eltsine est sauvé. Le président russe gratifie Poutine du poste de premier ministre en août 1999. La voie royale vers la présidence de la République.
Terrassé par la maladie, Boris Eltsine doit passer la main. A qui ? A Poutine, en qui il croit pouvoir faire confiance pour sauvegarder ses intérêts. Ce dernier lui offre en échange des indemnités à vie et une immunité judiciaire absolue. Eltsine peut mourir tranquille.
Les oligarques pensent que Poutine ne serait qu’un pantin facile à manipuler au sommet de l’Etat. Erreur. L’ex-agent du KGB bat le rappel de troupes de ses anciens collaborateurs des services secrets. Avec eux, il resserre et recentre le contrôle de la présidence et de tout l’appareil économique. Désormais, c’est le Kremlin qui fixe les règles du jeu économique, comme au bon vieux temps du communisme, mais avec les privatisations en plus.
Plein gaz avec Gazprom
Les oligarques déchantent. Les privatisations se poursuivent, mais sous le contrôle étroit de ses proches. Comme pour le géant mondial du gaz, Gazprom, où il place un de ses fidèles. Mais en fait, c’est lui, dit-on, qui en est le véritable PDG. Poutine ne peut concevoir sa politique de puissance et d’expansion sans ce formidable outil énergétique. Gazprom, c’est 30% de la consommation de gaz en Europe. Poutine peut tenir le vieux continent à la jugulaire. Et il l’a déjà prouvé. En 2006, l’Ukraine qui vient de mener sa "révolution orange" avec la victoire du candidat pro-européen, Ioutchenko, voit sa fourniture en gaz brusquement interrompue. Ioutchenko a certes gagné la présidentielle en Ukraine, mais Poutine entend conserver son influence politique dans la région. Si l’empoisonnement de Ioutchenko par les services secrets russes n’a jamais été clairement élucidé, Poutine, en revanche, lui a "poliment" rappelé de payer la dette colossale que l’Ukraine doit payer à la Russie pour le gaz. A ce jour, Ioutchenko est contraint de cohabiter avec un premier ministre que le Kremlin lui a imposé.
Fer de lance de sa politique de puissance, Gazprom étend ses tentacules bien au-delà des balkans. Poutine a déjà signé des contrats pour la construction des pipelines avec l’Allemagne, et l’Italie. Même la Chine, gourmande d’énergie pour sa modernisation, a besoin du gaz russe. Ce qui augmente considérablement les marges de manœuvre du maître du Kremlin à l’échelle mondiale.
Poutine sait qu’il n’a plus de leçon à recevoir d’aucune puissance démocratique.
Qu’il écrase les indépendantistes tchétchènes qualifiés par lui de "rats à poursuivre jusque dans les chiottes", qu’il muselle la presse en jetant aux cachots toute voix discordante, Poutine sait que l’Europe et les USA continueront à lui dérouler le tapis rouge.
Au nom de la realpolitik. Aucune lumière n’a jamais été faite sur l’assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa, tuée a bout portant devant chez elle. Tout ce qu’on sait, ce que la journaliste était l'une des rares voix qui osaient encore critiquer la politique de Poutine en Tchétchénie.
Poutine ne s’embarrasse d’aucun scrupule, au nom de la puissance de la Russie.
"Le système Poutine"
De Jean Michel Carré et Jill Emery
Les films Grain De Sable 2007
www.films-grainsdesable.com
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