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Zimbabwe
Robert Mugabe : le dictateur, la terre et les colons
Par Léon Kharomon
Le sommet "de la dernière chance" qui s'ouvre ce samedi 12 avril à Lusaka, la capitale zambienne, sous les auspices de la Communauté économique de l'Afrique australe, SADC, devrait trouver des voies et moyens de concilier Robert Mugabe, président sortant du Zimbabwe et son challenger Morgan Tsvangiraï, dont le parti, MDC, a déjà réclamé la victoire à la présidentielle du 29 mars, avant même la publication des résultats…
En attendant les conclusions de cette réunion extraordinaire de tous les chefs d'Etats de la sous-région, la Zanu-PF, le parti de Robert Mugabe et le MDC de Morgan Tsvangiraï s'accusent mutuellement de vouloir "déstabiliser" le pays. La tension est montée de plusieurs crans entre les deux parties depuis que le président sortant, Robert Mugabe, a exigé un nouveau décompte des voix de l'élection présidentielle, estimant que "des irrégularités avaient été commises" dans certains bureaux de vote. Une première en Afrique, où, en général, ce sont les candidats d'opposition qui contestent les résultats du scrutin. Cette nouvelle donne a surpris plus d'un observateur alors que la communauté internationale -notamment l'Union européenne, les Etats-Unis et surtout la Grande-Bretagne, ancienne puissance colonisatrice du Zimbabwe- ne donnaient aucune crédibilité à des élections interdites à leurs observateurs.
Mugabe s'était catégoriquement opposé à la participation d'observateurs originaires de "pays hostiles" à son pouvoir, préférant plutôt ceux envoyés par l'Union africaine.
Dès lors, on pensait que les jeux étaient faits, que Mugabe allait une fois de plus "truquer" les résultats. C'était sans compter avec le sérieux et l'esprit d'équité de la commission électorale zimbabwéenne : sur les 210 sièges de l'assemblée nationale, le MDC en a remporté 105, mettant ainsi le parti de Mugabe dans l'impossibilité de rattraper son retard, alors que d'autres sièges étaient remportés par un autre parti dissident. Signé commission électorale zimbabwéenne…
Dans la foulée, on attendait les résultats de la présidentielle, avant que Robert Mugabe n'exige le report de la publication. Depuis deux semaines, plus rien. Si ce n'est une tension qui ne cesse de monter de plusieurs crans dans les principales villes du pays comme Harare ou Bulawayo, où souffle désormais un vent de changement. Le MDC déclarait même avoir gagné aussi la présidentielle à la majorité absolue de 50,06%, avant de se déclarer prêt à aller au second tour. Tsvangiraï et ses partisans ont introduit dans un tribunal une requête de publication immédiate des résultats de la présidentielle. Le juge président de cette instance a jugé la requête recevable et promis d'exiger à la commission électorale la publication des résultats au plus tard ce lundi 14 avril.
Des observateurs politiques pensent que le président sortant exige un second tour pour gagner du temps et préparer sa retraite politique. Des émissaires de la sous-région auraient pris contact avec les deux adversaires afin de trouver une issue à la crise.
Catastrophe économique
A 84 ans, avec six mandats successifs à la tête du Zimbabwe, le héros de la lutte de l'indépendance devrait passer la main. Plus que son âge et l'usure du pouvoir, c'est plutôt la situation économique catastrophique du Zimbabwe qui joue en sa défaveur. Avec tous les indicateurs macro-économiques au rouge, un chômage qui touche le trois quarts de la population active et une inflation qui atteint plus 100.000%, le mythe de l'ancien guérillero, vétéran de la lutte anti-coloniale contre les forces britanniques, ne fait plus rêver. Plus de la moitié du corps électoral a moins de 30 ans et réclame du pain, du travail et un avenir sûr, plutôt que le souvenir des années héroïques de la lutte de l'indépendance. Mugabe l'a peut-être compris et, serait, selon des sources, prêt à accepter sa défaite.
Mais l'équation n'est pas aussi simple qu'on le pense. Si Mugabe s'incline devant les résultats des urnes, ce sera avec l'accord de l'armée qui joue encore un rôle crucial dans ce pays. Le chef d'Etat-major de l'armée, très proche de Mugabe avait déjà fait savoir qu'il n'accepterait pas la victoire de l'opposition. Véritable déclaration de guerre ou simple surenchère politique ? Rien n'est moins sûr. Tout peut arriver et faire basculer le Zimbabwe dans la violence. C'est pour éviter cette éventualité que les pays de la SADC entendent trouver une issue de sortie ce samedi à Lusaka, la capitale du Zimbabwe.
Tache d'huile régionale
Ils ne le font pas seulement pour de bons offices, mais redoutent un éventuel chaos zimbabwéen qui a toutes les chances de faire tâche d'huile dans la région australe d'Afrique. Surtout en Namibie et en Afrique du Sud où les injustices socio-économiques héritées de l'apartheid n'ont jamais été réparées.
Ni Nelson Mandela, encore moins Thabo Mbeki, à l'instar de tous les dirigeants d'Afrique australe n'ont jamais ouvertement critiqué "les dérapages" de Robert Mugabe contre les fermiers Blancs. Préférant plutôt le ménager et lui recommander timidement de "renégocier" sa réforme agraire.
Pour cause : ils savent qu'en dépit de ses excès, Mugabe est le seul leader de la région qui a brisé le tabou de la réforme agraire et pris des risques énormes avec la Grande-Bretagne.
A l'accession du Zimbabwe à l'indépendance en 1980, la Grande-Bretagne avait promis de compensations financières au gouvernement de Robert Mugabe pour éviter une réforme agraire qui reprendrait des terres aux colons britanniques. Ce point était inscrit dans les accords de Lancaster House en 1979, autrement dit Zimbabwe Act, signé par les principaux dirigeants zimbabwéens, les colons blancs et Margaret Tatcher, alors premier ministre de la Grande-Bretagne. Cet accord garantissait ainsi un moratoire de dix ans sur cette question fondamentale.
En 1980, 6.000 fermiers blancs possédaient 15,5 millions d'hectares dont 45% de terres les plus productives principalement consacrées à la culture du tabac ( 40 % de recettes d'exportation), du maïs et des fleurs, mais aussi aux "réserves" naturelles destinées à accueillir des touristes étrangers. Pendant ce temps, plus de 700.000 familles d'agriculteurs africains devraient se contenter des sols érodés, parsemés de pierre, donc parmi les pauvres du pays.
En 1991, le financement de la réforme agraire avait permis de redistribuer seulement 3 millions d'hectares sur les 15 millions, soit 5 fois moins de terre que prévu pour les agriculteurs noirs. Robert Mugabe, qui jusque là était considéré par les occidentaux comme leur meilleur interlocuteur, devait en réalité faire face à une situation socio-économique de plus en plus difficile.
La Grande-Bretagne et les Etats-Unis n'ayant pas tenu leurs promesses, le gouvernement zimbabwéen était obligé d'emprunter de l'argent auprès des marchés financiers internationaux. Donc au début des années 1990, le Zimbabwe, en difficulté de paiement, se voit imposer par le FMI et la Banque mondiale le fameux programme d'ajustement structurel. Un plan de rigueur économique qui oblige l'Etat zimbabwéen à supprimer la gratuité dans des secteurs clés comme la santé, l'éducation et l'aide au développement. En 1999, le taux de fréquentation des écoles avait chuté de 20%, le coût de soins de santé avait augmenté de 150%. La levée de barrières douanières exigée par la Banque Mondiale et le FMI avait soumis l'économie zimbabwéenne à la rude concurrence sud-africaine. Vers la fin des années 1990, l'ex-grenier de l'Afrique australe avait perdu toute compétitivité. En 1997, les premières émeutes de la faim éclatent, habilement récupérées par le MDC de Morgan Tsvangiraï qui, trois ans plus tard fit son entrée remarquable sur la scène politique avec plus de 45% aux législatives de 2000.
La fibre nationaliste
Depuis, Robert Mugabe, sentant le pouvoir lui échapper, ne fait plus qu'exacerber la fibre nationaliste.
Il va alors accélérer la réforme agraire en redistribuant massivement les fermes commerciales confisquées par les Blancs aux populations noires. Mais parmi celles-ci, on constate que beaucoup sont d'anciens vétérans de l'armée de libération du Zimbabwe, donc "potes" de Mugabe, sans réelle expertise dans le domaine agricole. Même les vrais agriculteurs africains, faute de moyens, n'arrivent pas à rentabiliser les énormes fermes commerciales laissées par les Blancs. Ils se contentent plutôt d'une agriculture de subsistance. Conséquence : la production agricole est en chute libre, les rayons de grands magasins se vident de produits alimentaires et le Zimbabwe, ex-grand exportateur agricole, se met sous perfusion alimentaire des organismes internationaux. L'opposition incarnée par le MDC et financièrement soutenue par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis joue à fond la carte du mécontentement général de la population face à la crise socio-économique aigue.
L'ère Mugabe tire sans doute vers sa fin. Il reste que le problème fondamental auquel le Zimbabwe est confronté, dépasse la seule personne du vétéran de la lutte de libération. Comme en Namibie, au Botswana ou, pire, en Afrique du Sud, il faut liquider l'héritage de l'apartheid. Aucun pays de la région ne peut soutenir à long terme la paix sociale avec des injustices criantes entre les majorités noires et les minorités blanches. Aujourd'hui encore, en Afrique du Sud, deux tiers des meilleures terres sont toujours aux mains de 60.000 Blancs sans que rien ne change pour les 14 millions de cultivateurs noirs….Une bombe à retardement.
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