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Après le génocide, le difficile travail de réconciliation au Rwanda

Par Léon Kharomon

13 ans déjà, depuis que les populations rwandaises essayent de comprendre les mécanismes de la folie meurtrière qui a ôté la vie à près d’un million de Tutsi et des Hutus modérés.
En ce mois d’Avril, "Sciences-Pô pour l’Afrique", dans un cycle de conférences-débats, donne la parole à des spécialistes de la région des Grands Lacs africains pour effectuer une autopsie du génocide de 1994 afin de dégager les pistes de la réconciliation.

"Gaçaca" ce mot, à résonance bien rwandaise, sonne comme une formule magique que ce peuple a trouvé pour conjurer les démons de la violence. Juridictions populaires crées dans le but de palier à la "lourdeur administrative du Tribunal pénal international du Rwanda, TPIR basé à Arusha, en Tanzanie", les Gatshatsha illustrent la volonté politique des dirigeants rwandais de réécrire une nouvelle page de l’histoire tumultueuse de ce pays. Hélène Dumas à consacré une thèse de doctorat à ce sujet. "Le TPIR, perçu comme tribunal lointain ne pouvait aider les Rwandais à se réconcilier. Il fallait bien une juridiction de proximité, où rescapés et bourreaux du génocide peuvent se regarder en face" estime t-elle. Et de rappeler : "En 1998, il y avait plus de 120.000 personnes prévenues dans les prisons rwandaises attendant un hypothétique jugement devant les cours et tribunaux. Il y avait donc urgence de créer ces juridictions qui rappellent les instances traditionnelles d’avant la colonisation, lorsque les africains se rencontraient autour de l’arbre à palabre pour trancher leur différend".

Pour autant, les Gaçaca n’en sont pas moins dépourvues de rigueur dans la procédure judiciaire, estime t-elle. Elles sont organisées dans les cellules, c’est-à-dire à la base même de la société, dans le plus petit village du pays depuis 2001. A l’ombre d’un arbre se racontent les histoires les plus horribles du génocide. Ici, on en sait quelque chose sur la "méthodologie" du génocide. "Comment, par exemple, à l'aide des sifflets, dans une vallée, les hutus se ralliaient pour pourchasser les Tutsi", affirme H.Dumas.

Les juges de Gaçaça, élus par l’assemblée du village sont des volontaires. Ils sont compétents pour juger tous les auteurs du génocide, à l’exception des "planificateurs et des auteurs de viol considérés comme génocidaires". Ces derniers sont jugés par les cours et tribunaux ordinaires ou par les instances de l’ONU comme le Tribunal d’Arusha, basé en Tanzanie.
Dans les Gaçaça, il s’agit de faire parler le voisin ou la voisine du quartier qui un jour, une nuit, a sorti sa machette pour exécuter la sale besogne. On découvre alors que des crimes se sont perpétrés jusque dans le cercle familial pour se débarrasser de l’enfant, du frère ou de la sœur considérée comme impure, car issue d’un mariage "mixte" entre Tutsi et Hutu.

Mais l’efficacité et l’impartialité des Gaçaça sont souvent remises en cause par certaines organisations internationales de défense de droit de l’homme comme Amnesty international, ou Reporters Sans Frontières. On les accuse de ne pas respecter "les critères internationaux définissant un procès équitable, ni les principes de la non-discrimination", et de procéder souvent à des arrestations arbitraires. Sur ce point, Colette Braeckman reconnaît en effet qu’il existe des "syndicats de délateurs" qui sapent parfois le travail d’instruction des Gaçaça.
Dans les milieux politiques, les Gaçaça sont aussi perçus comme le meilleur moyen pour le régime de Paul Kagamé de se débarrasser des opposants. Mais ce dernier n’en démord pas. Au contraire, il a ordonné en 2005 la création de 8.000 nouvelles juridictions qui se sont ajoutées aux 750 mises en place depuis 2001.

A l’origine du mal

Le devoir de mémoire exige qu’on restitue les faits dans leur contexte historique. Cette tâche est revenue à Collette Braeckman, spécialiste de la région des Grands Lacs pour Le Soir de Belgique. Si les évènements de 1994 ont marqué un tournant décisif dans l’histoire du Rwanda, la journaliste belge rappelle que c’est par vagues successives que les populations dites "Tutsi" ont été obligées, dès 1959, à quitter leurs pays suite aux persécutions de toutes sortes. Pourtant ces deux peuples vivaient en parfaite harmonie avant la colonisation allemande, puis belge. D’abord étonnés par l’unicité culturelle et linguistique de ce peuple, dans une Afrique plutôt hétérogène, les Colons ont vite fait d’imposer des thèses raciales pour diviser les Rwandais en Hutu et Tutsi. Ces derniers étant considérés comme supérieurs aux premiers rien que par "la finesse de leurs traits, proches à ceux de Européens". C’est sur cette "minorité raciale d’origine nilotique" que les colons se sont basés pour asseoir leur autorité, en leur ouvrant les portes des écoles et en leur réservant exclusivement d’importants postes dans l’administration. Conséquence. La "majorité hutu", s’organise de son côté et élabore un manifeste dans lequel elle revendique l’indépendance du Rwanda. Dès lors, ils classent les Tutsi au même rang que les colonisateurs belges, ces derniers ayant compris que le vent de l’indépendance soufflait fort en Afrique dans les années 1958 et risquait de les chasser, se retournèrent contre les Tutsi. S’ensuit alors le premier massacre de ces derniers en 1959, et leur première vague d’exil vers les pays limitrophes. La politique instaurée par le premier président Grégoire Kayibanda, et endurcie par son successeur Juvénal Habyarimana ayant consisté à pousser la minorité Tutsi vers l’exil.

"Quand on lui demandait ce qu’il pensait d’un éventuel retour de ces dizaines de milliers de réfugiés rwandais, Habyarimana", se souvient Colette Braeckman, "affirmait, sans sourciller, que le Rwanda était trop petit pour les accueillir". Dès lors, les Tutsi sont devenus les plus anciens réfugiés politiques d’Afrique, contraints à l’errance dans les pays limitrophes du Rwanda tels que la Tanzanie, l’Ouganda et le Congo -ex-Zaïre-, où ils arrivaient à s’intégrer parfaitement tout en caressant l’espoir de rentrer un jour à leur mère patrie. D’Ouganda, ils organisent une branche armée autour du Front Patriotique Rwandais, leur mouvement politique. Ici, leurs officiers supérieurs, dont un certain Paul Kagamé aident le maquisard Yoheri Museveni à prendre le pouvoir. Echange de bons procédés, Museveni, à son tour, aidera le général Kagamé et ses hommes à prendre le pouvoir à Kigali, mais, hélas, sans parvenir à empêcher la machine génocidaire enclenchée au lendemain de l’assassinat, le 6 avril 1994, du président Habyarimana. Si des zones d’ombre persistent sur les commanditaires de cet assassinat, élément déclencheur du génocide, une chose est sûre aujourd’hui : l’onde de choc de ces évènements douloureux s’est répercutée avec violence dans toute la région des Grands Lacs, et plus particulièrement en RDC, ex Zaïre.

Au-delà du Rwanda

Au génocide rwandais a succédé le massacre de plus de plus de trois millions des congolais (source ONU) dont le seul tort aura été de vivre dans la région où se sont réfugiés plus d’un million des Hutus avec des extrémistes génocidaires. De 1996 à 2003, dans la région congolaise du Kivu, les hommes de Paul Kagamé n’ont pas fait de quartier.

Obligés de se réconcilier, les Rwandais tentent par divers moyens de se réconcilier aussi avec leurs voisins congolais. Le traité de paix, de stabilisation et de sécurité signé en 2006 par le Rwanda, l’Ouganda et la RDC devrait donner un nouvel élan à cette politique de réconciliation. Avec l’aide de la communauté internationale, Kigali, qui a déjà mené des études de faisabilité sur l’exploitation du gaz méthane du lac Kivu, propose de mettre son expérience au service de la RDC pour une exploitation commune. Plusieurs fois annoncée, la réouverture de l’ambassade du Rwanda à Kinshasa pourrait s’effectuer courant 2007. Des groupes associatifs de deux pays multiplient des actions pour rapprocher les peuples.

Il reste qu’au-delà de ces initiatives, les populations congolaises attendent un signal fort du président Kagamé en personne : le pardon.

 

 

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