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Cheikha Rimitti, la grande dame du raï s’en va
Par Youcef Zirem
C’est le lundi 15 mai 2006 que le cœur de la diva du raï a lâché. Pourtant le samedi d’avant, elle avait participé à un gala au Zénith de Paris. A 83 ans, elle avait eu de multiples expériences musicales.
C’est à Oran qu’elle repose désormais. Elle n’a pas eu d’hommage officiel dans son pays et son enterrement n’a pas drainé une foule impressionnante. La légende de son parcours hors pair est ainsi respectée. Car elle n’a jamais été admise dans son pays comme une véritable artiste. Son nom de créatrice même renseigne sur son désir de casser les tabous. Rimitti lui vient de ses demandes de reprendre un verre, exprimées dans un français peu maîtrisé.
Celle qui naît le 8 mai 1923 apprend son métier avec les chanteurs ambulants du raï bédouin. Accompagnée de tambours et de flûtes, elle scande des poèmes provocants avec des mots en langue française (tels que "j’en ai marre"…). Son vrai prénom est Saïda, "l’heureuse". A bien des égards, elle le fut malgré les blessures de la vie, malgré la misère et les difficultés. C’est son art qui lui a donné les meilleurs moments de l’existence. Sorti à la fin de l’année passée, son album "Nta Goudami" (toi devant moi) est un pur délice, mélangeant des airs traditionnels avec des arrangements électriques, Cheikha Rimiti y chante son thème préféré : le bonheur sous toutes ses formes.
Dans les années 1940, elle chante à Relizane, Oran et Alger et dans d’autres bourgs du pays. Après l’indépendance de l’Algérie, elle donne des fêtes arrosées à la bière malgré le conservatisme ambiant. C’est son deuxième disque, sensuel et osé, "Charrag Gatta" (sorti chez Pathé-Marconi), attaquant le tabou de la virginité, qui la rend célèbre en 1954. Cheikha Rimitti s’installe en France en 1978 même si elle préfère passer, chaque année, le ramadan en Algérie. C’est en 1994 qu’elle se produit en concert à l’Institut du monde arabe à Paris. Grâce à sa mémoire d’éléphant, elle raconte les plaisirs charnels, les noyades dans l’alcool, les blessures d’amour et des tas de fantasmes. Avec son album "Sidi Mansour", elle touche, à cette même période, un nouveau public en tentant d’autres expériences avec Robert Fripp et le bassiste des Red Hot Chili Peppers, ou dans le plus électronique "N'ta Goudami" (sorti chez BecauseMusic, le label d'Amadou et Mariam et de Manu Chao).
"Après Bobigny, j'ai souffert, j'ai pleuré : ils avaient profité de moi pour lancer le rock (le pop raï), qui est un raï trafiqué. Alors, je me suis dit, puisque vous m'avez utilisée, je vais utiliser vos propres armes, la musique américaine. Et je les ai doublés !", confie la chanteuse au quotidien le Monde. En 2000, son album "Nouar" obtient le Grand Prix du disque de l'Académie Charles-Cros. "Khaled et Safi Boutella m'avaient chipé "La Camel" (description des plaisirs de la chair vécus par les ouvriers du port méthanier d'Arzew dans les années 1960). Zahouania avait piqué le Marabout, et puis l'ONB, Cheb Abdou, tous se sont servis. Mais on m'a rendu mon dû. Et Rimitti, c'est comme un palmier qui donne des dattes. Je suis là, et les jeunes se sont évaporés", disait-elle. Saïda l’heureuse est aujourd’hui absente mais on peut toujours cueillir les fruits du palmier.
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