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Durs, durs d’être Rroms
Par Léon Kharomon
Qui sont exactement ces hommes, femmes, enfants qui passent parmi nous dans les allées des RER, déposant sur le siège d'en face un petit bout de papier blanc, toujours le même, expliquant sa situation? Ces gens qui ne nous intéressent pas, sur qui on ne lève même plus les yeux… A l’heure où la Bulgarie et la Roumanie (pays où vivent 10% des Rroms) frappent à la porte de l’Europe, la question se pose avec acuité et révèle la difficulté d’un continent en mal d’intégration de ses propres minorités.
C’est un cauchemar pour les maires -de gauche ou de droite- que d’apprendre l’occupation d’un terrain par des Rroms dans leurs communes. Aussi la plupart, encouragés par leurs administrés, jouent depuis plusieurs années à l’anticipation. Cela va du creusement de tranchées à la pose des grosses pierres, en passant par toute sorte d’obstacles placés sur des terrains vagues pouvant empêcher l’installation de Rroms. En période préélectorale, comme c’est le cas actuellement, certains maires redoublent d’ardeur dans la chasse aux "indésirables". On ne compte plus le nombre de campements qui ont été brûlés, ou évacués de force, à des heures indues.
C’est, entre autres raisons, contre la banalisation de cette discrimination que la Ligue des Droits de l’Homme, Médecins du Monde et Solidarité laïque se sont associés dans le cadre de la Campagne nationale d’Education au Développement et à la Solidarité internationale. A travers une exposition, les trois associations veulent sensibiliser le public, notamment les jeunes, sur le drame que vivent depuis des siècles ces populations en Europe. En dépit de l’intégration de la Pologne , la République Tchèque, la Slovaquie, la Slovénie et la Hongrie, les Rroms d’Europe centrale et de l’Est ont toujours du mal à se faire accepter comme citoyens européens. Qu’en sera-t-il de l’entrée en 2007 de la Bulgarie et de la Roumanie où l’on trouve une forte population de cette communauté ?
D’accord, mais pas chez nous
L’Union européenne et le Conseil de l’Europe soutiennent des mesures pour la reconnaissance des minorités rroms, en exigeant, par exemple que des villes réservent des terrains aménagés pouvant les accueillir dans des conditions dignes. Mais est-ce cela l'intégration? Les Rroms ne sont pas des "gens du voyage", ils ne l'ont jamais été. Dans leurs pays, ils sont agriculteurs le plus souvent. Discriminés chez eux à cause de leur côté "trop basané", ils n'ont droit ni au travail, ni à la santé, ni à l'éducation. Une solution : l'exil.
En France, les maires sont plus que réticents à la mise en place de ces terrains d'accueil. Les Rroms continuent la plupart du temps à jouer au chat et à la souris avec les forces de l’ordre dans plusieurs pays. Avec des discours politiquement corrects, tout le monde leur souhaite bon accueil, mais… le plus loin possible de sa ville. Au final, personne n’en veut vraiment. Et quand ils n’ont de choix que d’ériger des campements sauvages sous des ponts où d’autres endroits lugubres, le piège de l’exclusion se referme sur eux. Ils sont alors accusés de fainéants, sales, incapables de s’intégrer, constituant des foyers de délinquants.
Plus que tout autre cliché, leur nomadisme est perçu comme une incapacité quasi-congénitale à s’intégrer dans la société et alimente de ce fait tous les fantasmes. Et pourtant, "une faible partie de la population rrom (3 à 4 %) a conservé un mode de vie itinérant. Le nomadisme des Rroms n’est qu’une série des déplacements et de fuites pour échapper aux violences et rechercher sans cesse une région plus accueillante", lit-on dans le livret d’accompagnement de l’exposition Opre Roma (Debout les Rroms), inaugurée mardi dernier à la Maison de l’Europe.
Le Samudaripen
De l’Albanie à la Yougoslavie en passant par la Bulgarie, l’Allemagne, la Hongrie, la Pologne, la Russie, la Slovaquie et l’Ukraine, les Rroms ont souvent fait l’objet de dramatiques chasses à l’homme. Dans sa "solution finale", Hitler les classa parmi les peuples "inférieurs et nuisibles". Cinq cent mille hommes, femmes et enfants furent massacrés sur tous les territoires annexés par le Reich.
Le "Samudaripen", "génocide" en langue Romani, ne fut reconnu qu’en 1982 en Allemagne et 1977 en France. Mais jusqu’en 1990, des femmes rroms étaient stérilisées de force en République Tchèque et en Slovaquie.
A ce jour, si les violences physiques n’ont plus de commune mesure avec les années de braise, il reste que les Rroms, sont une des minorités les plus méprisées d’Europe. En France, ce mépris est entretenu par le refus de l’Etat de les considérer comme une minorité à protéger. Par principe d’égalité de tous les citoyens, les minorités n’existent pas en France…
Pour avoir une certaine visibilité, les Rroms ont créé le 8 avril 1971 à Londres l’Union Romani Internationale afin de demander à tous les gouvernements reconnaissance, respect et justice dans tous les domaines de la vie. Ce fut une date historique où ils adoptèrent un drapeau et un hymne national intitulé "Gelem, Gelem" ( "j’ai marché, j’ai marché"). Il fallait porter très haut l’étendard de la dignité…
Les guerres ethniques qui ont secoué les Balkans, et plus particulièrement le Kosovo, ont obligé des centaines de milliers d’entre eux à s’exiler vers les pays de l’Europe. Mais comme la plupart des Rroms proviennent généralement des pays réputés "sûrs" comme la Roumanie ou la Hongrie, tous ne peuvent plus demander l’asile politique. Même ceux qui entrent en France avec des visas ne sont pas toujours considérés en situation régulière faute de "moyens de subsistances". Ils sont systématiquement exclus du monde du travail, mais on exige qu’ils aient les mêmes moyens de subsistance que tous les autres étrangers migrants en France. Alors qu’ils exerçaient autrefois des métiers peu qualifiés dans les usines publiques des pays de l’Est, les Rroms ont été frappés de plein fouet par le chômage engendré par la privatisation de ces entreprises. Leur précarité n’a fait que s’aggraver, les poussant à aller chercher des lendemains meilleurs sous d’autres cieux…
Jusqu’à quand cette situation va-t-elle perdurer? Peut-on intégrer efficacement et durablement les Rroms dans la société européenne tout en respectant leurs traditions ? Les défis majeurs que l’Europe devrait relever dans sa construction passe par la connaissance de toutes ces populations et non par le mépris de certaines d’entre elles.
A voir : "Roms, l’apartheid européen"
un film de Juliette Jourdan et Vincent Buffet
au Ciné 13 Théâtre (Paris 18) le 1er juin à 19 h.
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