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Le cauchemar médiatique
de Daniel Scheidermann
Par Raymond Mfeukoun

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Daniel Scheidermann brosse un tableau des emballements médiatiques qui ont envenimé la France entière (journalistes, hommes politiques, autorités judiciaires et religieuses, enseignants, commerçants, femmes et enfants) ces dernières années. Emballements entendus comme des dérives, des délires liés au traitement et à la gestion de l’information.
Un emballement « est une symbiose miraculeuse entre les discours publics et les attentes intérieures. Ce moment de superposition, où la légende cauchemardesque colportée par l’extérieur vient exactement recouvrir les représentations intimes qui nous obsèdent. » Tour d’horizon. |
L’insécurité et la présidentielle du 21 avril
L’effondrement des tours jumelles du Wall Street en septembre 2001, les vrais-faux supposés risques d’attentats islamistes en France, deux policiers tués par des malfrats dans le Val de Marne, l’intrusion des spectateurs sur la pelouse du stade de France pendant le match amical France-Algérie, l’attaque des fourgons de convoyeurs de fonds, vols et braquage, voitures incendiées, vols des téléphones portables, la mort de Guy-Patrice Bègue, père de famille à Evreux, battu à mort par des jeunes, le guerre des bandes à Corbeil-Essonnes… Les statistiques des instituts de sondage aiguillonnent médias et politiques à ériger l’insécurité comme thème principal pour la présidentielle.
Conséquence : l’insécurité occupe une bonne partie des journaux télévisés de 20h sur France 2 et TF1. Les différents présentateurs rivalisent d’adresse afin d’émouvoir, de toucher, de persuader les Français sur la gravité de la situation : « on ne sait plus quel adjectif employer (soupir). On pouvait penser à l’impensable survenu la semaine dernière à Evreux, […] Eh bien, à Marseille, c’est encore autre chose », ânonne par exemple Daniel Bilalian au journal de 13h le 25 mars après l’agression (fausse) d’un chauffeur de bus à Marseille. Soupir, impuissance, démission, caractérise celui-ci. Il vit les évènements dans sa chair, en lui; informer n’est plus son but premier. Patrick Poivre D’Arvor, lui non plus, ne se laisse pas évincé dans cette escalade insécuritaire : « Ce n’est pas moi qui ai inventé le 11 septembre. Ce n’est pas moi qui ai fabriqué ces images de gendarmes et de policiers manifestants repoussés par les CRS. Ce n’est pas moi qui ai créé Richard Durn, ou ce père de famille assassiné à Evreux. »
Aubaine pour les politiques à la veille d’une campagne présidentielle : le chômage, les plans sociaux, la décentralisation, les affaires judiciaires, où ils sont salis, sont relayés au second plan. « La sécurité est un souci, je dirais lancinant, aujourd’hui, pour les Français, et je ne cache pas que je suis inquiet, dans ce domaine….très inquiet », affirme le président français Jacques Chirac. Toute la France est emballée et s’approprie ses faits, se nourrit de cette insécurité. Rien n’est plus sûr, les écoles, stades, les rues, la police, tout le monde tremble. Le Pen sourit pour cette publicité gratuite et se présente devant le peuple en libérateur…
Cauchemar identique pour l’affaire Dutroux
Bien que l’affaire Dutroux se situe en Belgique, l’onde de choc n’a pas tardé à se répercuter en France. Des faits divers se rapportant à des actes de pédophilie ne cessent de gagner l’univers médiatique français. Agissements suspects, échanges d’images sexuelles, réseaux pédophiles sur Internet, sont de nouveaux sujets de délire où instituteurs, prêtres, père de famille… vivent dans le soupçon régulier. Bien que la vérité des faits soit le plus souvent indémontrable, l’emballement est entretenu. Le procès Dutroux, le feuilleton de cédérom pédophiles découverts au Pays-Bas et dont on disait qu’il avait des tentacules en France, ont finalement démontré après enquêtes judiciaires que ce n’était que grossièretés de mensonges et d’effroi. Mais que n’a t-on pas entendu ? « La situation en France ne me paraît pas moins grave que celle que nous connaissons en Belgique. Votre pays sous-estime le problème, comme d’ailleurs la plupart des nations de l’Union européenne. Soit elles ne sont pas capables de voir, soit elles ne le veulent pas », pestait le président belge de l’association répondant au journal L’Humanité sur le problème de la pédophilie en France.
L’imposture de l’avion sur le pentagone
Quelques mois après le 11 septembre 2001, la France est ahurie d’apprendre par le livre de Thierry Meyssan qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone. Le responsable du réseau Voltaire avoue avec certitude que cette histoire est fabriquée de toutes pièces par des putschistes invisibles qui veulent renverser le gouvernement légal américain. Malgré la brutalité d’une telle affirmation, les plateaux de télévision lui ouvrent leur antenne où il justifie sa conviction par une photo de l’Associated Press, qui est la première photo qu’on ait prise après l’attentat. Invité de l’émission de Thierry Ardisson, Tout le monde en parle sur France 2, il réussit à emballer toute l’assistance dans ses fantasmes. Thierry Meyssan use vicieusement de la culture du complot d’origine Nord-américaine, que les dirigeants politiques et les médias nous mentent. Impression qu’il fait partager avec le présentateur de l’émission et l’ensemble des invités. Nul ne se montre capable d’objecter ses délires. Pire, des experts en l’espèce sont pris dans le vertige et participe aux fantasmes élucubratoires de Thierry Meyssan.
Que retenir ?
Au travers des questions sus-évoquées et ajoutez à celles-ci la peur de la Loft Story, sans omettre les vagues de La Face cachée du Monde, Daniel Schneidermann essaye de cerner les dérapages de l’univers médiatique français et international. La première cause est la mondialisation. « Démoniaque mondialisation, dont on retrouve les méfaits à la fois derrière l’emballement contre le Loft, et contre la pédophilie. Et les frontières enfoncées, plus rien ne nous protège. Les dangers, d’abord lointains, se rapprochent. [ …] Dans l’emballement pédophile, les méchants sont organisés en réseaux internationaux qui, par la magie d’Internet, se jouent des frontières. » L’emballement nous envahit aussi par la rumeur publique, la légende cauchemardesque.
Comment ne pas croire à une histoire dont les médias, les experts, ne cessent de nous abreuver ? Des messages ressassés par mille bouches, nous avons tous envie de les croire sans nier le fait qu’il existe toujours un noyau de vérité. L’affaire Dutroux est une réalité, les corps de jeunes filles ont été retrouvées violés.
L’emballement est donc une réaction à des mensonges antérieurs. Si nous sommes prêts à croire qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone, c’est parce que de longues années nous ont persuadés que les médias dissimulent la vérité, voire mentent intentionnellement. Néanmoins ces réalités sont transformées en apocalypse. L’emballement c’est « toujours une réaction-explosion contre la loi du silence, l’aveuglement, un certain terrorisme qui interdisait d’aborder " certains sujets " ».
Le cauchemar médiatique
De Daniel Schneidermann
Edition Denoël, collection Folio Documents
5,7 euro
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