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"Mots sur la brise nocturne"
Par Diane Saint-Réquier
Que vaut la vie d'une femme en Chine? "Chinoises" est un livre témoin, résultat de l'enquête menée dans les années 90 par Xinran, femme journaliste dans un pays où l'homme règne en maître depuis des siècles.
Employée dans l'une des seules radios autorisées par le gouvernement, la jeune femme crée en 1989 une émission destinée aux femmes intitulée "mots sur la brise nocturne", où les auditrices sont invitées à témoigner de leur histoire, par courrier puis en direct sur les ondes. Les récits relatés dans ce livre sont des traces, des bribes de vie de chinoises de tous âges et de tous milieux, les noms seuls ont été changés. Les destins des femmes que rencontre Xinran, ou dont elle reçoit le témoignage ont, malgré leur différences, un point commun: une grande souffrance.
La première histoire illustre d'emblée l'ampleur de l'horreur. Xinran reçoit un paquet contenant le journal intime d'une jeune fille. Elle y découvre Hongxue, fillette de 11 ans violée par son père quotidiennement, dans l'indifférence de sa mère. Pour échapper aux sévices paternels, elle décide de se rendre malade, de se mutiler, pour se faire hospitaliser. L'hôpital comme seul refuge, la jeune fille continue, pendant 7 ans à se rendre malade et finit par mourir, à l'âge de 18 ans, d'avoir voulu se protéger comme elle pouvait.
Xinran reçoit plus tard d'autres courriers : une jeune fille de 19 ans qui s'est suicidée par "déshonneur" car elle avait pris la main du garçon qu'elle aimait, une étudiante qui vante les mérites du métier de "secrétaire particulière", ou encore une enfant violée par sept hommes qui en vient à haïr tous les hommes, puis à aimer les femmes.
Mais la jeune journaliste ne se satisfait pas de simples contacts par lettre ou téléphone interposés et décide d'approfondir ses recherches sur les femmes en Chine en allant sur le terrain. Naviguant entre la censure gouvernementale et celle, tacite, des traditions, elle réussit cependant à nous livrer de belles esquisses, réalistes et émouvantes.
Ces femmes et jeunes filles ont toutes vécu douloureusement la révolution culturelle de la fin des années 60. Beaucoup ont été éloignées de celui qu'elles aimaient, d'autres ont payé pour leurs "origines capitalistes" d’autres encore ont souffert de l’omnipotence politique des gardes rouges de Mao, qui ne permettaient pas les liaisons en dehors du mariage. Citons par ailleurs le cas d'une jeune fille devenue folle, les gardes rouges l'ayant obligée à regarder sa famille être torturée des jours durant. Terrible aussi, le récit d'un endoctrinement barbare, où une fillette de 12 ans doit répéter les phrases idéologiques maoïstes pendant que des gardes rouges la violent.
Le livre est émaillé de citations sur les femmes, et d'explications concernant les traditions. Pour Confucius, "le manque de talent chez une femme est une vertu", et dans les traditions chinoises, une femme doit respecter la soumission au père, puis au mari et enfin au fils, et ses vertus doivent être la fidélité, le charme physique, la décence en parole et en acte et l'attention aux soins domestiques.
Xinran, victime, selon ses propres mots "du divorce, pour les journalistes chinois, entre ce qu'ils savent et ce qu'ils ont le droit de dire" décide, après des années d'enquêtes éprouvantes et de rencontres dramatiques, de quitter son pays. C'est en arrivant en Angleterre en 1997 qu'elle se rend compte que personne ne connaît la vie des femmes en Chine, et se décide à écrire tout ce qu'elle sait.
On pourrait penser qu’en près de dix ans, la situation des femmes a dû évoluer en Chine. Du fait de l’ouverture économique du pays, il y a en effet des progrès qui ont été réalisés. Cependant, les souffrances et les craintes continuent de se transmettre de mère en fille, et, au sein même de l’écriture chinoise, le rôle des femmes est défini : elles doivent avant tout servir leur mari et enfanter, de préférence un fils. Les petites filles chinoises continuent à être noyées, et la situation ne tend pas à s’améliorer en raison du quota d’un enfant par couple imposé par le gouvernement.
Si les mots sont durs, c'est que la situation l'est plus encore. Xinran a su trouver les mots justes pour nous raconter ces femmes, toutes différentes et toutes semblables. Les situations sont particulières à la Chine, à ses traditions, à son histoire politique et culturelle, cependant, les sentiments dont il est question sont universels. L'amour, la violence et la douleur se côtoient dans ce livre brutal par nécessité. A lire. Vite.

"Chinoises" de Xinran
éditions Picquier
352 pages
8,50 euros
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