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"Head on", de Fatih Akin
De l'obscurantisme envers les femmes...
Par Clémentine Michaud
La Turquie a été l’un des premiers pays à accorder le droit de vote aux femmes en 1934. Cependant, de très nombreuses inégalités perdurent dans cette société qui reste très sexiste. Le cinéma turc nous permet d’en savoir un peu plus sur une situation qui, loin de s’arranger, va de mal en pis.
Récompensé en Allemagne, primé dans quatre catégorie, ours d'or de la Berlinale 2004, "Head on" de Fatih Akin est un film coup de poing dont le spectateur ne sort pas indemne.
De l'obscurité à la lumière
Cahit (Birol Unel), la quarantaine, Turc né en Allemagne, se suicide à petit feu en vidant des bouteilles. Il gage sa vie en ramassant celles que d'autres consomment, dans un bar de nuit aussi délabré que son personnage. Voulant mettre fin à ses jours, il se retrouve à l'hôpital et fait la rencontre de la jeune Sibel (Sibel Kellili). Elle aussi a fait une tentative de suicide, tentant dans un geste désespéré de fuir une famille turque ultraconservatrice qui ne lui laisse entrevoir que peu de perspective d'avenir. Aspirant à une liberté que tout être humain est en droit d'espérer, elle ne la trouve pas au sein de sa famille trop dévote. Comprenant que seul un mariage peut la sauver, elle propose à Cahit de l'épouser. Celui-ci commence par refuser puis accepte à contrecoeur. Pour la sauver elle ou se sauver lui-même? Peut-être pour recommencer à vivre ou tout simplement pour faire au moins une chose de bien dans sa vie. Au départ, leur vie conjugale se limite au partage d'un appartement. Cahit continue de fréquenter de temps en temps une ex-petite amie tandis que Sibel découvre les joies de la liberté. Si lui continue de noyer son indéfinissable chagrin dans l'alcool, elle multiplie les conquêtes amoureuses, trop heureuse de se sentir enfin vivante.
C'est un film à la fois sombre et clair, à l'image de ses personnages principaux, quasi - Dostoïevskiens. Les personnages sont constamment sur le fil du rasoir, défiant le mal pour finalement y succomber. Les scènes sont filmées à l'image de leur relation ambivalente, rejet / passion, destruction / construction. Le noir et l'obscurité pour Cahit dont l'environnement, l'appartement sombre et anarchique sont à l'image du personnage. Le blanc et la lumière pour Sibel. Dès lors que celle-ci s'installe, une nouvelle clarté emplit le logement. Lorsque les personnages semblent avoir touché le fond, que l'histoire rejoint la tragédie, qu'ils sombrent dans la douleur la plus profonde, ils trouvent alors en eux mêmes la lumière et la force. Au coeur de leur violente descente aux enfers, ils renaissent, tels deux phoenixs, de leurs cendres. On perçoit là toute la tendresse du réalisateur envers ses acteurs dont il a su tirer le meilleur. Birol Unel et Sibel Kellili sont extraordinaires, tour à tour abîmés par la vie et luminescents. Ils ont d'ailleurs tous les deux remportés le prix d'interprétation au festival de Berlin. Ils rendent leurs personnages cabossés par la vie extrêmement attachants, d'une force et d'une émotion qui nous vont droit au coeur. Le réalisateur réussit le tour de force, sur un sujet aussi sensible, d'éviter tout manichéisme. Jamais l'histoire et les personnages ne semblent caricaturaux, stéréotypés.
Il faut saluer aussi l'originalité du réalisateur qui, comme dans une tragédie tel Oedipe roi de Sophocle, relie les différentes parties par des intermèdes musicaux, chantés par un groupe turc débusqué par le compositeur de la bande originale, Alexander Hacke, dont Fatih Akin a tiré en 2005 un documentaire "Crossing the bridge, the sound of Istanbul". La B.O, elle aussi excellente, est à l'image du film, des personnages et de leurs psychés, à la fois rock et péchu, ce qui dynamise le montage (scène mémorable avec Birol Unel, abandonnant son corps dans une chorégraphie enfiévrée sur de la musique punk) et souligne le côté autodestructeur des personnages. Ainsi, le film est découpé en actes musicaux comme une tragédie classique, musique contemporaine pour chaque acte et turque traditionnelle pour les intermèdes. La bande originale est double, à l'image du film, de la mise en scène, et des personnages.
Une violence physique et morale
"Head on" est avant tout le choc de deux mondes. Les turcs en Allemagne ont longtemps rencontrés les mêmes problèmes d'intégration que les magrébins en France. Fatih Akin expose ce choc culturel turco allemand de façon toujours convaincante et jamais caricaturale.
L'histoire fonctionne grâce à une description réaliste de parents très attachés à la tradition pour laquelle ils ont un profond respect. Et c'est là tout le décalage. Au-delà de l'incompréhension qui règne entre les communautés, c'est au sein même de la communauté turque que ce fossé apparaît le plus vertigineux. Entre une ancienne génération conservatrice et une jeune élevée en démocratie, les valeurs ne sont plus les mêmes. Et c'est encore une fois pour les femmes que c'est le plus dur. Soumises à leurs familles, leurs maris, elles n'ont définitivement pas les mêmes droits.
Il faut rappeler qu’en Turquie les femmes subissent quotidiennement une violence à la fois familiale et étatique. 30 à 50% d’entres elles sont victimes de maltraitance qui peuvent aller jusqu'à la mort. Les crimes d’honneur sont monnaie courante. C’est d’ailleurs ce que montre le réalisateur à travers le personnage du frère. Quand Sibel tente de se suicider, sa famille ne lui apporte aucune aide sa famille est couverte de honte. Quand elle se retrouve seule et démunie, elle n'existe plus pour les siens qui la considèrent comme morte. Son frère est alors prêt à la faire passer de vie à trépas.
En 2005, le code pénal turc reconnaît enfin l’abus sexuel envers les femmes comme un crime ; passivité de la police, laxisme de la justice, les victimes de délits sexuels avaient jusqu’à cette date toutes les peines du monde à être reconnues. Dès son arrivée en Turquie, elle provoque ses bourreaux et se fait littéralement massacrer pour n’avoir pas voulu plier. Tout un symbole que cette femme qui refuse de se soumettre au dictat des hommes.
Sibel cristallise ainsi nombre de violences faites aux femmes au sein de la communauté turque: soumission à un père, un frère, un mari, violence, agression, intolérance et parfois mariage forcé. Car c’est la condition féminine toute entière qui se retrouve martyrisée. C’est la petite fille puis la jeune fille, la femme et parfois la grand-mère. Il n’y a apparemment pas d’âge lorsqu’on est une femme pour être victime de discrimination. Il n’est alors pas étonnant que pour nombres d’entre elles la seule solution à ce véritable enfer soit le suicide. Et au-delà de la famille, c’est toute la société turque qui doit se remettre en question. Pour exemple, quand Sibel et Cahit, mariés, rendent visite au frère de celle-ci, quelques couples sont présents. Les hommes, qui se trouvent dans une pièce séparée des femmes, parlent de sexe et de leurs expériences extraconjugales. Cahit leur demande alors pourquoi ils ne font pas l’amour avec leurs femmes plutôt que d’aller voir des prostitués, ce qui provoque littéralement une bagarre. Les hommes exigent des femmes un respect qu’eux-mêmes n’ont pas à leur égard. D’ailleurs, celles-ci parlent beaucoup plus librement et honnêtement de leur vie sexuelle comme si elles étaient une fois de plus capable de regarder la réalité en face contrairement aux mâles tant attachés au paraître, au "qu’en dira t’on" et aux traditions. Est-ce si mal de donner du plaisir à son épouse, est-ce tellement honteux qu’il vaille mieux le faire avec une fille de joie ?
Dans un autre registre, la scène avec le chauffeur de bus est elle aussi significative. Quand Sibel demande à Cahit de se marier et qu’il refuse, ils se disputent. C’est alors que le conducteur leur demande de descendre du véhicule, arguant qu’il ne veut pas conduire deux mécréants qui ne respectent ni Dieu, ni le mariage. Une fois de plus, c’est cette intolérance qui frappe, cette incapacité à accepter l’autre avec ses différences. Espérons que le film, en plus d’être une oeuvre artistique très réussie et qui comporte un message fort, soit entendu et permette de faire évoluer les mentalités du mâle turc.
"Head on", de Fatih Akin
MK2 éditions
120 minutes
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