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Le combat de Dilek
"On n’accueille pas une femme victime de violences comme quelqu’un qui s’est foulé la cheville…"


Propos recueillis par Clémentine Michaud et Mondir Madfai

En France, une femme meurt tous les trois jours, victime de violence conjugale. Elles sont des millions à travers le monde, parce qu’elles ne sont pas nées avec un sexe masculin, à subir les pires sévices. Dilek Elveren, ravissante jeune femme, est chargée de projet "violences faites aux femmes" et consultante sur l’égalité des genres et le développement pour Médecins du Monde. Elle nous fait partager son combat pour les femmes avec Médecins du Monde (MDM).

Quand et où cette organisation humanitaire a-t-elle été fondée ?

Dilek Elveren : A l’origine existait Médecins sans Frontière. Mais il y avait certain désaccord dans l’équipe. On voulait soigner mais témoigner aussi de la souffrance des gens. On a donc crée Médecins du Monde et depuis les années 80, ça marche plutôt bien.

Depuis combien de temps travaillez-vous pour MDM et qu’est-ce qui vous y a amenée ?

D.E : Cela fait quelques mois que je travaille pour MDM. J’ai travaillé sur les questions des femmes pas mal de temps dans le cadre de l’UNESCO, les femmes dans les contextes de post-conflit comme l’Irak et l’Afghanistan, le Soudan et Haïti. En fait, je voulais plus travailler sur des actions de terrain. J’ai eu cette opportunité au sein de MDM pour être d’avantage sur l’appui opérationnel des prises en charge des femmes, prise en charge médicale, psychologique, suivi, etc…

Qu’est-ce qui a fait que vous vous occupez des femmes ? Vous êtes également dans d’autres associations ?

D.E : Je suis membre de quelques associations au niveau national et international. En France, c’est "Choisir", choisir la cause des femmes, fondé par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir dans les années 70. Je fais partie d’une autre association mais canadienne, "association for women and developpement". Ils travaillent beaucoup sur les violences faites aux femmes au niveau international.

MDM travaillent-il avec d’autres associations traitant les mêmes sujets ?

D.E : Oui. Par exemple sur les missions portant sur les violences faites aux femmes, on a des partenaires locaux. Sur place, on identifie ceux qui travaillent sur la même thématique, qui pourrait compléter notre action. Si on fait de la prise en charge médicale et psychologique, on fait appel à d’autres associations qui font de l’orientation juridique ou de la réinsertion socio-économique, etc…. Ainsi, on se complète avec des partenaires locaux qui ont déjà une expérience. C’est très important, parce que nous n’avons pas toujours le regard ou la culture locale, pour être bien intégré avec les gens et mieux travailler avec eux. Il faut avoir des partenaires locaux et en l’occurrence ce sont souvent des associations de femmes.

Et préparer l’après… ?

D.E : Quand notre programme est terminé, on essaye de passer le relais à ces associations. Elles continuent toute seule, elles s’autonomisent.

En quoi consistent ces programmes qui diffèrent selon les pays ?

D.E : Actuellement, nous avons plusieurs programmes notamment en Algérie, en Egypte, au Guatemala, Liberia, Moldavie, Nicaragua, Pakistan, RDC, Soudan, Haïti, Palestine, Pérou et il va y en avoir dans d’autres pays. Selon les pays, la problématique n’est pas la même. On essaye de les aborder de façon pertinente selon le problème qui se pose dans le pays. Par exemple, en Algérie, on forme des écoutantes pour des lignes d’écoutes anonymes et gratuites afin que les femmes puissent appeler en cas de violence familiale ou sexuelle. Celles qui répondent sont formées pour la prise en charge. En Egypte, on permet aux jeunes filles des rues d’avoir des soins avec des unités mobiles des rues.

Il y a beaucoup de jeunes filles à la rue en Egypte ?

D.E : Oui, par exemple au Caire et dans la banlieue du Caire. Elles se retrouvent à la rue du fait de violences familiales. Elles ont fuit leurs familles ou en ont été chassées. Il y a parfois des problèmes de prostitution. Elles se retrouvent même avec des enfants dans la rue. On essaye vraiment de répondre à leurs besoins, de les éduquer à prendre soin de leurs enfants car parfois elles les rejettent.

L’association reçoit-elle assez de dons pour ses activités ? Y a-t-il des dons, et des subventions de l’état ? Il faut énormément d‘argent pour toutes vos actions.

D.E : Nous touchons des fonds publics et beaucoup de dons de personnes privées. Nous sommes aidés par des bailleurs de fond (institutions donnant des fonds à des organisations non gouvernementales), et beaucoup de pays étrangers, l’Union européenne, l’agence de développement canadienne et en France, le Ministère des affaires étrangères, plus les gens qui font des dons. On fait le maximum avec l’argent qu’on a.

Vous vous occupez de la violence faite aux femmes au niveau international mais au niveau national que se passe t-il ?

D.E : MDM a des missions sur la prostitution, les migrants, où il est question de la violence faite aux femmes. On prend les choses graduellement. La question se posait dans certaines missions internationales où nous sommes intervenus mais on va passer au national, car c’est un problème qui se pose partout.

Justement par rapport à la prostitution et les Balkans, le phénomène ne s’est-il pas accru ces dernières années ?

D.E : Nous avons une mission en Moldavie, sur la traite des êtres humains donc particulièrement les jeunes filles. On fait beaucoup de prévention et de sensibilisation là-bas car il est très difficile de les identifier. On essaye vraiment d’agir en amont pour prévenir, sensibiliser les médecins, pour traiter le problème dans ses racines. En France, il y a beaucoup de prises en charge de la violence dans le cadre de la prostitution, parce que ces femmes sont fragilisées du fait de nouvelles lois sorties en France. Elles se retrouvent dans des situations où elles sont en danger par rapport au client, par rapport à plein de choses. Elles sont bien plus fragilisées et vulnérables maintenant. On essaye de les aider dans ce cadre là.

En Irak, il y a beaucoup de femmes qui sont martyrisées, maltraitées par les intégristes ou même par leurs familles. Elles sont obligées de se voiler, de se déscolariser. Un programme est-il prévu ?

D.E : En Irak, la mission est remise sur pied. La personne opère depuis la Jordanie, à Amman. Dans un premier temps, on va faire de l’urgence et de la santé primaire. On ne vise pas que les femmes, mais on va développer un volet pour elle dans les mois, les années à venir. C’est prévu. Je connais bien le problème irakien, j’ai travaillé sur l’Irak. Des femmes qui n’étaient pas voilées commencent à le faire. Pour une question de sécurité aussi. Elles sont souvent accompagnées par un homme, le frère, le père, un membre de la famille, pour faire les gestes quotidiens de la vie, aller à l’université. Ces femmes qui commencent à se voiler le font sous la pression d’intégristes musulmans. Mais nous allons travailler graduellement dans le contexte actuel qui est très difficile.

Dans les années 70, dans des pays comme la Turquie ou l’Egypte, les femmes mettaient des minis jupes et ne se voilaient pas, allaient à la faculté. Actuellement, y a-t-il un retour en arrière complet ?

D.E : Oui, c’est très palpable, c’est très inquiétant. Je peux vous parler de la Turquie ou MDM n’a pas un projet sur les femmes mais sur les droits de l’homme. Par rapport aux femmes, le gouvernement d’"islamistes modérés", -bien que je ne croie pas beaucoup aux islamistes modérés-, a des pressions de l’Union européenne et est donc un peu bloqué. Il a tout de même essayé de faire passer une loi sur l’adultère. On voit de plus en plus de femmes voilées à Istanbul, mais souvent c’est très coquet, avec du maquillage et des jupes. Il y a aussi des familles conservatrices qui mettent la pression pour que les filles se couvrent totalement. En Egypte, il y a une avancée politique. Le gouvernement a condamné l’excision. Peut-être cela aura t-il des répercussions concrètes en Egypte, mais aussi ailleurs. L’excision n’est pas une pratique religieuse en soi, c’est une coutume.

Il y a d’ailleurs beaucoup de femmes qui ne savent pas que la chirurgie réparatrice peut réparer leur excision…

D.E : On expose les répercussions par rapport à la santé. Au sein de l’association, nous avons un membre médecin, chirurgien, qui est celui qui répare l’appareil génital des femmes excisées, Pierre Foldès.

Vous n’êtes pas sur le terrain donc concrètement en quoi consiste votre travail ?

D.E : Je travaille pour le moment sur les outils de sensibilisation et de formation des missions. Je vais quand même partir sur le terrain en Algérie et en Haïti. Outre la coordination géographique des bureaux, c’est la première fois qu’il y a une vraie thématique transversale au sein de MDM sur les violences faites aux femmes. C’est très intéressant, que ce soit pour cette thématique là, plutôt que pour autre chose. C’est révélateur des demandes du terrain. Je réponds à des demandes ponctuelles du terrain par rapport aux questions qui se posent, aux situations auxquelles ils sont confrontés, par rapport a des contacts d’associations de femmes sur place, pour qu’il y ait des échanges.

Une femme meurt tous les trois jours en France, victime de la violence domestique. A l’échelle mondiale, on n’ose imaginer le chiffre.

D.E :
Il y en a partout. On considère, moins en France mais souvent, que la violence familiale fait partie de la sphère privée mais on sous-estime le phénomène. En Algérie, 60% des femmes sont victimes de violences intrafamiliales. En Turquie c’est 58% des femmes. Il y a différents niveaux ou types de violences : physiques, psychologiques et sexuelles. Dans certains pays, le viol conjugal n’est pas reconnu. En Algérie par exemple.
On ne peut pas forcer sa femme à faire ce qu’elle ne veut pas. C’est contraire aux droits les plus élémentaires, pas seulement des femmes mais de l’être humain. Dans certains pays, on considère que ça n’existe pas, c’est même le devoir conjugal pour les hommes que de le faire.

Et l’Inde ?

D.E : Sur l’Inde, nous allons avoir un programme. C’est encore à l’état de projet. Il va porter sur la santé sexuelle et reproductive des femmes et l’on va bien sûr toucher à la violence faite aux femmes.

Il y a là-bas beaucoup de jeunes filles qui s’automutilent, pour se suicider ?
D.E :
Elles sont vitriolées à l’acide ou s’immolent par le feu.. Ce sont des choses qui touchent aux crimes d’honneur, à la violence domestique. La pression sociale, familiale et communautaire est si forte que l’on en arrive à ces extrémités. On se débarrasse même des filles avant leurs naissances, ou on néglige les bébés.

MDM intervient avant tout dans les pays en voie de développement ?

D.E : Nous intervenons dans plus de cinquante pays et nous avons des bureaux de représentation en Europe, comme MDM Espagne qui est très actif sur les violences faites aux femmes. Ils ont également leurs propres programmes dans différents pays. IL y aussi MDM Afrique, Pays Bas, MDM Grèce , Chypre, Canada. On a plusieurs bureaux et sous- bureaux.

Pouvez-vous nous résumer les thématiques que l’on retrouve en Amérique du Sud, en Afrique, dans le pays de l’Est et autres, celles qui sont communes à certains pays ?

DE : Je n’aime pas mettre tout le monde dans le même sac mais il y a tout de même des thématiques communes. En Amérique du sud, beaucoup de violence familiale. Comme ils sont très croyants, la famille est sacrée donc pas d’avortement. En Afrique, ce sont les pratiques culturelles préjudiciables, c'est-à-dire beaucoup d’excisions, les différentes mutilations, les violences liées au conflit. Egalement le viol comme arme de guerre, avec la contamination volontaire de femmes par le VIH car elle perpétuent les générations futures, donc contamination des enfants. En Afrique du Nord et au Moyen-Orient, beaucoup de violences domestiques. Donc un grand nombre de violences domestiques, intrafamiliales, de crimes d’honneur, de mariages forcés. Mariages forcés très répandus en Turquie, en Jordanie, au Yémen, en Inde entre autre. En Inde, c’est plus par rapport à la dévalorisation du sexe féminin, à des problèmes relatifs à la dot. On tue même les filles à leur naissance, ou lorsqu’elles sont petites, parce qu’en Inde la charge d’une fille est très lourde. En Europe de l’Est, la prostitution, la traite des femmes, la violence familiale. L’Asie, c’est beaucoup de prostitution, le VIH, et la violence familiale mais qui de toutes façons se retrouve partout.

 

Pouvez-vous nous parler de la Turquie, un pays que vous connaissez particulièrement étant vous-même d’origine turque ?

D.E : La Turquie est un pays très moderne sur certains points et très conservateur sur d’autres. On veut tout en même temps. On se dit très européen mais on a beaucoup de principes familiaux qui découlent de notre culture. Si la loi est maintenant aux normes européennes, les pratiques changent moins vite que la loi. C’est déjà bien que les femmes aient des possibilités au niveau de la loi. Ca aide, mais après il faut beaucoup travailler au niveau de la sensibilisation,…. En ce moment, il y a une mobilisation pour la violence faite aux femmes en Turquie avec des campagnes dans la presse, des fondations, des mouvements. C’est à la fois une mode et un vrai problème de société chez nous. Il y aussi quelque chose de très important en Turquie, c’est qu’il y a beaucoup d’ONG de femmes, elles sont très nombreuses, on dirait qu’elles poussent comme des champignons.

Que font ces ONG ?

D.E : Elles sont très actives. Il y en a 400. Il y a 2 ou 3 ans, elles étaient 300. Les femmes ont aidé à faire changer la loi, le code civil, comme de reconnaître l’abus sexuel comme un crime. Il y a une solidarité trans-nationale, entre les femmes turques et les autres. Mais il y a aussi des associations de façade mises en place par le pouvoir, comme en Iran, ou même si elles participent, elles n’ont pas réellement de pouvoir. Mais tout cela reste très encourageant.

 

 

 

 

 

 

 




 

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