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La souffrance des femmes sahraouies
Par Izana Laaroussi
À plusieurs reprises la maison de Soukaïna Jad Ahlo Idrissi a été envahie par les forces répressives marocaines sans aucune raison légale. Pire encore, ils seront à l'origine d'une double fracture de son bras gauche, lors d’une manifestation pacifique, le 13 octobre 2006. Ce problème est toujours d'actualité, mais il dure depuis 1975.
Soukaïna, 49 ans, a été enlevée le 15 janvier 1981 dans la ville d’El Ayoune, laissant derrière elle un garçon Cheikh, 6 ans, et ses trois filles, Slaïka, 4 ans, Tfrah, 2 ans et Aghlana, 5 mois. Cette dernière est morte juste après l’enlèvement de sa mère suite à un manque d’attention. Soukaïna ne saura que sa petite fille est morte qu'au moment de sa libération en 1991.
Elle avait passé presque un mois en détention à El-Ayoune, sous la torture, avant qu’elle soit transférée vers le très connu centre de torture Derb Moualy Chreif, à Casablanca, Maroc. Elle sera ensuite emmenée au bagne secret de mauvaise réputation Agdez, où elle sera détenue pendant onze mois dans des conditions inhumaines, avant d’être conduite une fois de plus vers le bagne secret de Kalaat Megounat, le 14 avril 1982, où elle sera détenue jusqu’au 2 juillet 1991.
Dès sa libération, Soukaïna sera victime de persécutions et d'intimidations. Elle sera enlevée une deuxième fois le 10 octobre 1992, cette fois ci avec son enfant Cheïkh qui a atteint l’âge de 16 ans.
Les deux seront incarcérés dans le Centre de Commandement de la Compagnie Mobile d’Intervention Rapide (Le PC-CMI) à El-Ayoune, où ils ont vécu des moments horribles pendant un an et cinq mois. Les conditions de détention étaient terribles vu que même l’enfant subissait des tortures devant sa maman et inversement. Les autorités marocaines refusaient de les libérer sous prétexte que les autorités de la ville de Smara ne voulaient pas d’eux. Soukaïna ne sera libérée qu’au 1er janvier 1994. Mais un autre épisode de la souffrance débuta, car elle n'a pas été autorisée à obtenir un passeport ni à voyager ce qui l’a poussé à lutter pour gagner gain de cause.
Le cas de Soukaïna n’est pas un cas isolé.
Des centaines des femmes sahraouies ont été enlevées, incarnées et torturées, menacées par les forces de sécurités marocaines depuis le déclenchement des manifestations pacifiques de mai 2005 au Sahara occidental, où les jeunes sahraouis ont observé des "sit-in", pour revendiquer le droit d’autodétermination du peuple sahraoui, et dans lesquels ils ont prononcé des slogans contre la présence marocaine dans ce territoire.
Les femmes sahraouies, tous âges confondus, (mineures, jeunes ou personnes âgées) n’ont pas échappé à la brutalité exercée par les agents de sécurité, les sections des interventions rapides, le GUS, et le service de renseignements, la DST. Ces actes consistent en l’incarcération, la torture, des coups donnés sur toutes les parties du corps, et même le viol de certaines femmes par l’administration de matraques dans l’anus.
Ces violations sont aussi des mesures répressives pour les dissuader de manifester une nouvelle fois (voir les photos).
Ces pratiques ont été perpétrées loin du regard de la communauté internationale, à l’exception de quelques articles, très réservés, dans des journaux, et du rapport de l’association marocaine des Droits de l’Homme (AMDH) considérant que les incarcérés sahraouis sont des prisonniers d’opinion. Un autre rapport annuel, de 121 pages, photos des victimes à l’appui, vient, pour la première fois, de l’Association Sahraouie des Victimes des violations Graves des Droits Humains Commises par l’Etat Marocain (ASVDDH). Ce premier rapport couvrant la période de mai 2005 à mai 2006, a dénoncé, à travers des statistiques et témoignages, des cas de tortures et de violations des droits de l'homme, commises par l’Etat marocain, d’une extrême gravité, contraire aux conventions et traités internationaux relatifs au droit humain.
L'Etat ne peut pas arrêter les milliers de manifestants. Les femmes qui témoignent ont donc été arrêtées et torturées pendant des heures, puis jetées à l'extérieur de la ville, pour les dissuader de recommencer à manifester, et pour faire peur aux autres manifestants.
Ca ne s'arrête pas là : le 10 décembre, à l'occasion de la journée des droits de l'homme, 19 femmes ont été battues par les forces armées marocaines. Parmi elles, Djimi Ghalia, ancienne disparue, aujourd'hui vice-présidente de l’Association Sahraouie des Victimes des violations Graves des Droits Humains Commises par l’Etat Marocain (ASVDDH)
Voici son témoignage :
"Le 10 décembre 2006, à l’occasion de la commémoration de la journée mondiale des droits de l’homme, j’ai été, avec mes camarades, près de la place désignée pour le sit-in que notre association voulait organiser à cette occasion, à Laayoune […]
Effectivement, nous étions près de la place à 16 :55, et dés notre arrivée, nous avons constaté que les forces répressives marocaines avaient bouclé la place et fermé toutes les voies qui mènent vers la place du sit-in. Nous nous sommes avancés pacifiquement, et soudain, le tortionnaire Ichi Abou Hassan, qui était dans son véhicule, suivi d’une estafette des ex-GUS, a sauté de sa voiture, encore en marche, suivi des policiers qui étaient dans les deux voitures. Ce tortionnaire s’est alors précipité vers moi, furieux et tremblant, avec d’autres policiers habillés en uniforme et en civil. Les autres se sont dirigés vers les camarades qui étaient à mes cotés : Brahim Dahane, président de l’ASVDH, le fameux Sidi Mohamed Dadach, prix RAFTO et président du Comité de soutien à l’autodétermination au Sahara Occidental, le célèbre défenseur des droits humains Hamad Hammad, membre du même comité, Mohamed Saleh Daillal, ex-disparu, Mohamed Hammia, militant sahraoui des droits humains, et d’autres citoyens et défenseurs des droits humains sahraouis présents sur le lieu pour participer au sit-in.
Je reviens à ce qui m’est arrivée. Le tortionnaire s’est adressé à moi d’une façon furieuse et violente. Il m’a pris par les bras en me secouant avec force et en m’insultant. J’ai levé mes mains vers lui en répondant : "je suis venue ici d’une façon pacifique et nous vous avons déjà informé". Il m’a répondu d’une voix pleine de haine et de rage : "tais-toi chienne fille chienne. Tu exagères". Et il m’a donné un violent coup de pied qui m’a jeté par terre. Tout cela est arrivé brusquement et en un clin d’oeil.
Après un instant je me suis levée avec peine et j’ai mis une autre fois mes mains en l’air et j’ai répété : "nous sommes ici pour commémorer cette journée mondiale que le monde entier célèbre, et comme vous voyez nos mains sont vides, sans pierres ni armes. Je vous demande d’arrêter de me torturer toi et tes hommes". Il a pris sa matraque sans prêter attention à mes mots et l’a tournée pour me frapper et a commencé à me donner des coups de matraque sur les fesses, et a crier, enragé, "allez ! Courez". Je lui ai répondu que ne nous sommes pas des malfaiteurs ni des voleurs pour fuir, mais nous voulons partir en toute tranquillité en enregistrant votre répression sauvage à notre encontre.
Mes camardes, qui étaient près de moi ont subi, eux aussi, les mêmes traitements inhumains. Les cas que j’ai cité représentent uniquement les personnes que j’ai vu torturé, mais d’après les informations que nous avons pu recueillir, des dizaines d’autres citoyens sahraouis et activistes des droits humains ont été arrêtés, torturés et ont subis des traitements inhumains dans les locaux de la police judiciaire ou à la sortie de la ville. De même, les maisons des activistes sahraouis ont été soumises à une surveillance serrée depuis la veille du 10 décembre.
Cette scène de répression sauvage, qui s’est déroulé devant moi, et tant d’autres interventions contre les manifestants sahraouis, qui ne voulaient que s’exprimer pacifiquement et jouir de leurs droits fondamentaux, m’ont poussé à croire profondément que les exactions des forces répressives marocaines et les atteintes graves aux droits humains, persistent dans le Sahara Occidental, sous domination Marocaine, contrairement à ce que prétend le régime Marocain et contrairement au discours illusoire véhiculé par certains sahraouis qui prétend que la démocratie est instaurée et que les libertés et les droits sont respectés dans ce territoire. Cependant, tout ce qui est arrivé, cette fois ci et autre fois, me donne plus de force pour continuer ma lutte à fin d’instaurer le respect des droits et des libertés au Sahara Occidental."

Djimi Ghalia
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