 |
La traite des femmes dans les Balkans
Interview réalisée par Clémentine Michaud et Jean Jules Lema Landu
Depuis quelques années, on observe un essor de la traite des femmes en provenance d’Europe de l’Est vers les pays de l’Union Européenne, à des fins de proxénétisme.
Juriste de formation, Armelle Guillembet travaille au département Europe/Amérique du Nord du Secours Catholique depuis cinq ans. Elle nous éclaire sur ce fléau, la traite des femmes dans les Balkans.
Armelle, pouvez-vous nous présenter l’association pour laquelle vous travaillez, le Secours Catholique ?
Armelle Guillembet : Je suis chargée de projet au Secours Catholique, au département Europe. Le secours catholique est surtout connu pour son action en France avec près de 70 000 bénévoles qui travaillent sur le terrain pour accompagner les personnes en difficulté. Mais le Secours Catholique s’appelle aussi Caritas France, qui appartient à un réseau, Caritas, au nombre de 162 dans le monde entier. Dans le cadre de notre action internationale, et on les appuie sur des projets de développement ou d’urgence. Nous avons plusieurs départements, Afrique, Amérique Latine, Asie, Moyen-Orient, et Europe.
Et sur la question de la violence faite aux femmes et de la traite ?
A.G : Ce sont nos partenaires qui nous ont alertés à partir du début des années 2000 sur la nécessité d’engager un travail sur ce problème. Ce n’était pas vraiment la spécialité des Caritas que de travailler sur la question de la traite mais il y avait un nombre important de jeunes filles qui se faisaient embrigader dans ces réseaux de trafiquants via des voix légales. En effet, elles étaient approchées par des femmes pour travailler dans un restaurant en Italie par exemple, d’où des démarches très faciles pour aller chercher un visa, mais une fois la passeport en main et le contact avec cette femme, on part dans le réseau. On complique les choses avec des réseaux de trafiquants qui sont très bien organisés. Il y a des pays de départ, des pays de transit, où là on perd un peu la trace des victimes de la traite. Très souvent, la zone de transit se trouve dans les Balkans, zone de non droit à certains endroits. Et puis, il y a les pays de destination. Certains pays cumulent les trois fonctions.
Devant l’importance des réseaux qui se développaient, nos partenaires ont tout d’abord souhaité travailler sur de la prévention. Ils se sont mis en contact avec des associations un peu plus spécialisées dans les pays, comme la Strada, "Open gate" et d’autres, qui ont cette spécificité de la lutte contre la traite. Ils ont commencé à initier des actions de prévention dans les lycées, les collèges, auprès des groupes considérés comme vulnérables, c'est-à-dire dans les villages, des familles isolées en situation de grande précarité et qui pouvaient être des cibles plus ou moins identifiées par les réseaux de trafiquants. Nous avons relayé les actions de prévention des Caritas en soutenant ces projets de prévention en Roumanie, en Bulgarie, dans les Balkans, en Arménie.
Mais nous avons compris que pour lutter face à ces réseaux, nous devions nous-même établir un réseau, nous mettre en contact les uns les autres, créer du lien, collaborer avec les autorités de justice, de police, et voir aussi comment on pouvait agir au niveau des frontières. Nous avons donc appuyé nos partenaires dans la création de réseaux comme "Coatnet" (il y a un site Internet où l’on trouve des infos sur chaque pays, la situation législatives,..), réseau d’organisation chrétienne, mais il y en a d’autres. Après les actions de prévention on a essayé de voir ce que les uns et les autres faisaient. Certains avaient commencé à travailler sur les réseaux d’assistance aux victimes. On échange nos expériences et on essaye de construire des repères au niveau des standards et des critères pour intervenir en bonne intelligence sur ces questions qui sont très sensibles. Une victime de la traite, sa réinsertion est une des plus compliquée qui soit. Le trafiquant fait peser des risques sur sa famille, qui souvent l’exclut. Les témoignages auprès de la justice et de la police doivent se faire de manière anonyme pour préserver l’anonymat de la personne quand elle revient dans le pays. Toutes ces questions doivent être prise en compte par une organisation quand elle travaille sur ces questions. Il ne s’agit pas d’ouvrir un centre et de dire je vais aider les victimes. Il y a beaucoup de choses que l’on doit savoir quand on soutient ces victimes. Donc prévention, assistance aux victimes, mise en réseau. On s’est dit qu’il fallait faire connaître ces situations du grand public. Quand on bosse au Secours comme dans d’autres organisation, on travaille à l’international, pour faire le lien avec ce qu’on vit ici mais aussi pour informer les donateurs avec ce qu’il se passe ailleurs et pour faire prendre conscience des questions qui se posent quand on est un citoyen français et européen. Donc, plaidoyer, information, communication.
Depuis quelque mois, le conseil de l’Europe vient d’établir une convention pour la protection des victimes de la traite. Ainsi, les organisations qui appartiennent au réseau Coatnet (organisations françaises, néerlandaises, comme le secours et d’autres), on engage une démarche de plaidoyer auprès du président de la république et des ministères concernés pour que cette convention soit signée par l’état français et qu’en France, les dernières lois en vigueur, à savoir les lois Sarkozy, protègent ces victimes. A l’heure actuelle, on demande à la victime de témoigner mais qu’est ce qui se passe derrière ? Pas grand-chose. On veut que l’Etat signe et ratifie cette convention et on met en oeuvre des lois qui garantissent une protection des victimes, leur donner un statut de résident temporaire, ou permanent car elles sont en danger non seulement en France mais dans leurs pays.
Qu’est ce qui se passe pour la victime ?
A. G : Plus de passeport, qui est confisqué par trafiquant, viols à répétition pour lui apprendre le métier, et drogue pour la rendre accro. Le film de Colline Serrault, "Chaos" l’explique très bien.
Que faire pour ces femmes ?
A.G : Effectivement, on doit protéger ces victimes, mais aussi leur apporter un vrai accompagnement. Un pays est novateur là-dessus, c’est l’Italie. Dans son dispositif législatif, elle prévoit un accompagnement de la personne quand elle désire témoigner, avec un certain temps car on ne se confie pas rapidement. Une fois que le témoignage est enregistré et qu’il y a une coopération avec les services de justice et de police, la personne a la possibilité d’avoir un statut de résident sur le sol italien et une protection. La loi existe, sa mise en application reste difficile, mais c'est ce vers quoi on voudrait tendre. Ca fait deux, trois mois qu’on réfléchit avec des associations françaises. On sort de notre réseau Caritas, comme avec Amnistie, on met en place une plate forme informelle d’associations qui luttent contre la traite, pas seulement la prostitution, pour l’élargir à l’esclavage forcé, la question de la traite des enfants, et voir comment au niveau français ce collectif d’associations peut sensibiliser l’opinion publique et relayer ces actions plaidoyer ensemble. Donc ce sont une vingtaine d’associations qui vont mettre ça en route courant 2007.
Y a-t-il une prise en charge des victimes du début à la fin ?
A.G : Oui, avec les partenaires qui sont sur place, ce n’est pas nous directement. Dans le travail de l’assistance au victimes, la plupart du temps la personne est hébergée pour un certain nombre de mois, sous couvert d’anonymat, accompagnée dans ses démarches juridiques, administratives, médicales et de témoignage. Progressivement, si c’est possible, une remise en lien avec la famille, voir avec la victime quel est son souhait de réinsertion économique, et établir un vrai travail de reconstruction.
Les victimes expriment-elles le désir de rentrer chez elles ?
A.G : Oui, après s’être rendu compte de ce qui les attend, elles veulent rentrer. Mais le principe des trafiquants est de les couper de tout, de leur mettre la pression, de les empêcher d’avoir des contacts avec qui que ce soit. C’est donc très difficile pour elles d’imaginer rencontrer une aide.
Nous n’avons pas de structure d’accueil pour les prostituées en France mais l’ALC Nice par exemple, en possède, et ils peuvent nous appeler pour nous dire qu’une femme roumaine veut rentrer chez elle. Nous, à ce moment là, on peut les mettre en relation avec nos partenaires sur place en Roumanie. C’est tout l’intérêt d’établir des réseaux d’aide. On appuie nos partenaires à l’est et on relie les demandes des associations françaises.
En quoi consiste concrètement votre travail ?
A.G : Je suis les projets qui sont transmis par nos partenaires, je vois avec mes collègues du département Europe quelle stratégie on met en place avec nos partenaires dans la zone sur laquelle on travaille. La traite des êtres humains n’est qu’une partie de mon travail. On travaille aussi sur la question des minorités comme les Roms, la promotion de la société civile, la paix, le dialogue inter communautaire. On suit toutes les démarches initiées par nos partenaires. Je travaille avec neuf pays et une quinzaine de partenaires.
Et le secours catholique arrive- t-il à des résultats concrets ?
A.G : On apporte un appui à des personnes sur un territoire donné, à des associations de famille qui ont perdu des personnes et les cherchent. Il y a clairement des résultats, la communication passe. En second point, c’est soutenir nos partenaires, construire dans les pays en question une société civile forte. C‘est difficile à mesurer mais on appuie nos partenaires, on renforce la structure d’une association, on essaye de travailler avec elle pour qu’elle devienne autonome financièrement. C’est le cœur de notre travail : tisser le coeur de sociétés civiles fortes n’importe où dans le monde, pas seulement dans les Balkans ; des moteurs et des groupes de parole auprès de l’état qui relayent la parole des personnes en difficulté dans ces états. On rend compte de notre travail dans le cadre de notre site Internet, d’action de communication et je crois que ça fonctionne plutôt bien.
Comment expliquez-vous l’essor de la traite des femmes dans les Balkans ces dernières années ?
A.G : Le socle commun à ces situations de traite, c’est la grande pauvreté des pays concernés et l’eldorado que représente l’union européenne ou l’Amérique du nord pour les latinos américain par exemple. Eldorado entre guillemet car ce n’est pas la réalité mais l’image que véhicule les trafiquants.
Et au niveau de la prévention, comment toucher ces jeunes filles qui sont difficilement identifiables ?
A.G : Quand vous vous promenez dans les rues de Roumanie, Moldavie et ailleurs, il y a des panneaux d’affichage avec des femmes, des posters, des supports de communication mis en place dans les villes en lien avec les ministères concernés. Il y a des spots télés qui sont diffusés par les associations, des spots radio. Au-delà de ça, des associations comme Caritas et d’autres vont à la rencontre des jeunes dans les lycées pour les sensibiliser à ces questions là.
Avez-vous un chiffre de victimes de cette traite, même approximatif ?
A.G : On n’a pas de chiffre exact. C’est un business énorme qui rapporte encore plus que celui de la drogue. 700.000 personnes dans le monde sont victimes de la traite et 120.000 à destination des pays de l’union européenne mais encore une fois, ce sont des chiffres approximatifs.
Et au niveau de l’Afrique ?
A.G : De plus en plus de personnes viennent d’Afrique, du Nigeria en particulier qui est une plaque tournante. On essaye maintenant de sensibiliser les associations qu’on connaît en Afrique à cette question là. Il y a une semaine, on était au forum social mondial à Nairobi et on a organisé un séminaire sur ce sujet là. Il y avait beaucoup de monde et cela faisait écho auprès de nos partenaires africains. On a eu des exemples proposés par le Ghana sur la question des enfants, issus de familles vulnérables, d’un tissu social difficile, des enfants de la rue qui deviennent esclaves à des fin de prostitution ou qui travaillent pour rien. On essaye progressivement de sensibiliser nos partenaires qui sont engagés là-dessus pour qu’ils nous rejoignent dans nos actions et on a commencé également avec l’Asie. Il y a plusieurs partenaires du Pakistan, d’Inde, du Liban, plaque tournante lui aussi de la traite des êtres humains.
|
 |
|