 |
Shirin Ebadi : "Iranienne et libre ", une formule antinomique ?
Par Clémentine Michaud
Partout où la femme est victime d’injustices, des militants oeuvrent, parfois au péril de leur vie. Shirin Ebadi, avocate et militante des droits de l’homme, est de ceux- là. Elle a été la première femme musulmane à recevoir le prix Nobel de la paix, en 2003. Elle nous raconte son combat dans un livre autobiographique : "Iranienne et libre".
C’est tout d’abord le récit d’une vie. Née à Hamadan en 1947, la petite Shirin est élevée dans une famille où elle s’épanouit pleinement : "A la maison, mes parents distribuaient l’attention, l’affection et les sanctions de manière équitable". Elevée exactement comme son frère, sans aucune discrimination, elle entrevoit la possibilité de faire des études dans un pays où les femmes sont le plus souvent analphabètes. Néanmoins, à cette époque, sous le règne du Shah, elles jouissent d’une certaine liberté. Après des études de droit à l’université, elle est la première femme à être nommée présidente du tribunal de grande instance de Téhéran et à être avocate. Son épanouissement au niveau professionnel est cependant de courte durée. La révolution islamique de 1979, qui installe l’ayatollah Khomeiny au pouvoir, jette un voile sur la féminité. Shirin Ebadi se voit obligée de quitter ses fonctions au motif que les femmes sont trop émotives et irrationnelles pour diriger un tribunal
Commence alors une lutte qui aujourd’hui encore reste d’actualité. Reléguée au départ à des postes administratifs bien en deçà de ses qualifications, elle entrevoit difficilement l’avenir. Jusqu’à ce qu’elle se décide à mener son propre combat contre ce régime despotique, ce qui lui vaut menaces de mort et emprisonnement. Cette femme iranienne, sans renier son pays ni sa religion, lutte pour réformer l’interprétation de l’Islam en vue d’une nouvelle lecture de la loi musulmane, plus en adéquation avec les droits fondamentaux de l’homme : démocratie, égalité devant la loi, liberté religieuse et liberté de parole. Mme Ebadi se consacre encore aujourd’hui en tant qu’avocate à la défense des droits de l’homme, particulièrement ceux de la femme et de l’enfant. Elle a d’ailleurs crée une association pour les droits de l’enfant en Iran, soutenue par l’UNICEF, et elle a consacré plusieurs ouvrages à ce sujet.
A travers le destin d’une femme, c’est l’Histoire d’un pays que l’on découvre. Sous les règnes successifs du Shah d’Iran, de l’ayatollah Khomeiny et du président Khatami, les droits des femmes se sont trouvés totalement annihilés. Dans les années 70, la société iranienne, qui restait une société patriarcale, laissait tout de même les femmes faire des études, travailler, se vêtir à leur goût, cheveux au vent. Avec la révolution islamique, une tempête traditionaliste s’est abattue sur le pays. Malvenues dans les écoles, au travail, les femmes se retrouvent à la merci de leur père, mari, belle-famille. Une police de répression est même crée pour patrouiller en ville et arrêter toute femme à la tenue incorrecte, sachant qu’une infime mèche de cheveux sortant du foulard est une intolérable provocation.
Dans une dictature, le seul droit est celui de se taire. L’Iran connaît pendant des dizaines d’années l’assassinat d’intellectuels, de poètes, d’écrivains, de militants. Les droits premiers des hommes ne sont pas respectés. Dans une société patriarcale où les femmes ont toujours eu du mal à arracher des bribes de liberté, ces conditions difficiles rendent leur combat encore plus âpre. Petites filles violées et assassinées, jeunes filles victimes de violence domestique, mariages forcés, lapidation. Le problème de la prostitution est également très répandu. En 2004, rien qu’à Téhéran, on estimait le nombre de prostitués à 84.000, la plupart exerçant dans la rue ou dans les quelques 250 maisons closes de la ville. Ce commerce est d’ailleurs devenu international et des milliers de femmes et jeunes filles sont vendues à l’étranger à des fins d’esclavage sexuel vers l’Europe, la Turquie et bien d’autres pays. Le problème de la drogue étant également très présent, il est parfois bien facile de vulnérabiliser la victime.
En Iran, si le pire pour les femmes était le règne de Khomeiny, les présidences successives de Khatami et maintenant Ahmadinejad n’ont pas résolu le problème qui trouve son origine dans des traditions très anciennes. Pourtant, comme Shirin Ebadi l’explique dans le livre, il existe dans l’Islam un courant d’interprétation et d’innovation qui s’appelle l’ "ijtihad". C’est une tradition pratiquée par des clercs et des juristes au cours des siècles qui débat des enseignements coraniques et de leur application à des situations modernes. Autrement dit comment adapter le Coran avec la société qui est en constante évolution et ne peut donc se calquer sur des préceptes immobiles au travers des âges. Si l’ "ijtihad" perdure dans l’islam chiite, les sunnites l’ont supprimé. Cette tradition a le défaut de sa qualité en ce sens que l’interprétation des textes ne sont pas figées, on peut donc changer les choses en particulier les conditions de vies des femmes puisqu’on peut aligner les valeurs du Coran à l’époque à laquelle on vit. Dans le même temps, le danger est que tout le monde puisse l’interpréter à sa façon, voire de manière complètement rétrograde et régressive, ce qu’ont d’ailleurs fait certains mollah en Iran. Mais le débat existe, les textes du Coran ne sont pas gravés dans le marbre. Tout reste possible.
Il est toutefois légitime de s’interroger quand à la véritable position de Shirin Ebadi. Si elle semble concernée par les droits des femmes, elle n’apparaît pas si active que ça sur le sujet. Si elle est menacée par les mollahs, elle est également critiquée par des femmes qui la trouvent trop modérée. Jeune, elle a participé à la révolution islamique mais n’imaginait sans doute pas les conséquences de ce bouleversement. La condition féminine est violentée, torturée, assassinée, sous la présidence de Kathami dont elle a soutenu l’élection. Ils n’ont pas le souvenir que Shirin Ebadi se soit réellement élevée contre son despotisme. Enfin, beaucoup veulent la séparation de l’islam et de l’état car sans cela, il parait difficile d’établir une réelle démocratie.
Pour Mme Ebadi, ce n’est pas impossible si toutefois le Coran s’accorde avec la raison et les connaissances actuelles : "c’est une erreur de demander la négation de la religion, cela ne mène nulle part. Essayons d’amener les gens à la démocratie en respectant la religion". Cet argument est recevable, mais si les hommes de foi ne se mettent jamais d’accord sur une évolution de l’interprétation du Coran quand au sort des femmes, les démocrates sauront définitivement où se trouve leur camp.

"Iranienne et libre"
de Shirin Ebadi
Editions La Découverte
270 pages
|
 |
|