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Le féminisme n'est pas mort !!!
Interview réalisée par Clémentine Michaud et Claude Augustin
"Femmes Solidaires" est une association féministe. Leur but ? Lutter contre la violence conjugale, le harcèlement, faire voter des lois et les faire appliquer. Sabine Salmont, présidente de cette organisation, nous fait part de son combat pour le respect de la laïcité, elle seule garante du respect.
Œil de l’exilé : Qu’est-ce que "Femmes Solidaires" ?
Sabine Salmont : C’est avant tout une association féministe dont l’objectif est la défense des droits des femmes dans sa globalité. Nous n’avons pas de spécificité sur le travail ou la santé, c’est la question du droit des femmes et de la femme dans la société aujourd’hui, en France et dans le monde. Cette association est née en 1945 au lendemain de la seconde guerre mondiale. Elle est issue de ce qu’on appelle les "comités féminins de la résistance". Pendant cette période noire, les femmes se sont organisées, elles étaient dans la résistance, exerçaient divers métiers et faisaient tourner en grande partie la France. Au lendemain de cette guerre, elles se sont dit : "dommage de stopper cet élan qui s’est mis en place, continuons !". Elles se sont réunies et ont créé ce mouvement qu’on appelait "l’Union des Femmes Françaises". Puisque c’était le lendemain de la guerre, il fallait reconstruire la France.
Le premier congrès a eu lieu en 1945 à la mutualité, où plus de 2.000 femmes étaient présentes et si on se replace dans le contexte de l’époque, c’était absolument incroyable. Certaines étaient venues en train et d’autres en faisant du stop pendant plusieurs jours. A la tête de ce mouvement, on trouvait Mme Eugénie Cotton, une grande dame qui a été directrice de l’école normale de Sèvres. C’était plutôt une intellectuelle. Dès 1945, toutes ces femmes organisées avaient des revendications féministes même si elles ne se revendiquaient pas en tant que telles. C’était plutôt à travail égal, salaire égal. Mais c’était une époque où l’on n’avait pas à manger, elles bataillaient pour la vie chère, le pain, le lait, pour nourrir les familles.
Avec le temps, cette association a évolué pour devenir "Femmes Solidaires" en 1998, parce que l’intitulé ne collait plus à la société dans laquelle on était. Le débat pour le changement a commencé en 1996 parce que s’appeler "l’Union des Femmes Françaises", ça ne marchait plus. Dans notre organisation, nous avons des femmes très diverses, issues de milieux complètement opposés, des avocates, des ouvrières, des chômeuses. Devenues "Femmes Solidaires" en 1998, nous avons réaffirmé être une association féministe, ce qui est pour nous l’abolition de toutes les formes de domination et de discrimination, aussi bien homme/femme que celles du quotidien. Ce n’est pas du tout une démarche sexiste, il y a des hommes dans l’association qui n’adhèrent pas mais qui nous soutiennent dans nos mouvements, dans les manifs, etc…. C’est pour une démarche égalitaire.
Que représente "Femmes Solidaires" sur le territoire français?
S.S : Aujourd’hui, il y 185 antennes "Femmes Solidaires" dans toute la France, un réseau entre 10 et 15.000 adhérentes, implanté dans les quartiers, sur le terrain, pour une implication au plus proche des femmes. On construit toutes nos revendications à partir de la parole des femmes. C’est en écoutant ce qu’elles nous disent qu’on met en place des campagnes, des coups de gueule, par rapport à ce qui se passe dans la société. Dans le monde aussi, car on essaye de mettre en place une solidarité internationale, qu’on appelle "solidarité réciproque", avec d’autres associations de femmes à travers le monde. Pas du côté humanitaire, mais pour développer l’autonomie, le droit des femmes et l’indépendance dans les différents pays. Par exemple, ça nous arrive de récolter des fonds parce qu’il y a une catastrophe naturelle dans un pays. On remet ensuite ces fonds à une organisation de femmes sur le terrain, qui va construire une coopérative ou autre, toujours dans l’idée de développer la place de la condition féminine.
C’est donc une association qui se situe dans le paysage féministe, qui est reconnue mouvement d’éducation populaire et a un agrément du ministère jeunesse et sport. C’est important car pour nous, l’éducation populaire féministe, c’est être au plus proche des femmes et d’essayer de leur dire qu’elles ont des droits, qu’il y a des lois. Même si elles ne sont pas forcément appliquées, il y a des moyens existant et on peut s’en saisir. L’idée est de les accompagner jusqu’au bout, pour faire en sorte qu’elles se saisissent de ces moyens. Et du coup de devenir actrices et de venir nous rejoindre en bataillant et en osant une parole. En France, on est quand même dans un pays de liberté des droits fondamentaux et la parole des femmes est de mieux en mieux entendue. Cependant, elles n’osent pas tout le temps une parole, notamment sur les différentes formes de violence qu’elles subissent encore dans notre pays. Il y a beaucoup de femmes migrantes dans notre association qui viennent pour des tas de raisons ici en France. Bien souvent, elles fuient leur pays parce que ce sont des opposantes au régime en place, où parce qu’elles sont victimes de violence. On bataille avec toute cette richesse, toutes ces femmes différentes et avec leurs spécificités aussi.
On a également un statut consultatif spécial aux Nations Unies. C’est tout notre travail international qui a été reconnu par les Nations Unies, ce qui nous permet d’assister aux conférences et de porter la parole des femmes en ces lieux. C’est assez important, ce sont toujours des endroits où l’on discute. Nous, ce qui nous intéresse, c’est de porter la parole de toutes celles qui ne peuvent pas y aller. On créé ainsi une espèce de lobbying. Dans le même temps, il faut dire que les femmes en ont marre d’être toujours relayées à la dernière question de l’ordre du jour. La problématique des droits des femmes est primordiale dans une société car elle a un rôle central dans la famille et la cité, qu’on essaye trop souvent de relayer à un rôle purement domestique. On tend vers un monde où le féminisme ne serait pas qu’un rêve, mais vraiment dans une politique transversale. L’idée de rompre les dominations, c’est de rompre le patriarcat.
Actuellement, le féminisme n’est pas toujours bien vu…
S.S : C’est l’histoire du mouvement des femmes qui a fait ça. Il a fallu des courants comme ça dans les années 70, à l’époque du "Mouvement pour la Libération de la Femme", qui était plutôt constitué d’activistes, pour qu’il y ai un bouleversement du droit des femmes : droit à la contraception, droit de disposer de son corps, l’avortement,…. Ca a été des moments très important dans l’étape du droit des femmes en France et dans le monde. En France, si un jour on reculait sur la question d’un droit fondamental par rapport aux femmes, comme l’avortement ou le droit de vote, cela entraînerait une régression de celles-ci en Europe et dans le monde.
Ce féminisme, qui est perçu difficilement par la jeunesse, représente aussi l’héritage de tous ces combats là. Actuellement, on est dans un féminisme ni sexiste ni anti-homme, mais volontaire. Ok, on a des droits mais ce n’est pas forcément ce qu’on désire. On veut qu’il n’y ait plus de rapport de domination, de discrimination entre les hommes et les femmes, quelle que soit l’origine, la couleur, l’appartenance, l’orientation sexuelle. Vivre dans un monde sans discrimination ferait avancer toute la société, on réglerait beaucoup de choses. En cela, le féminisme transversal est intéressant. Aujourd’hui, il y a une Commission femmes dans tous les partis politiques et les syndicats. Pourquoi ? Quel est le problème ? Il faut encore une fois réserver la question des droits des femmes aux femmes pour qu’elles le discutent entre elles, ça fera moins suer !... Pourquoi cette question là n’est pas discutée en plénière avec tout le monde et fait partie d’un ordre du jour?
Je me dis qu’on a une loi sur l’égalité des salaires… formidable !!. A quand une grève nationale que tout le monde va suivre pour réclamer l’égalité salariale entre les deux sexes !! Quand les hommes vont-ils nous rejoindre sur cette question ! Maintenant, nous avons en plus l’alibi du 8 mars, la journée internationale des femmes. On se dit, c’est formidable ! partout dans le monde on discute des droits des femmes. On leur laisse un espace, pour qu’elles débattent, c’est bien, mais on se cache derrière cette journée pour dire, on en a parlé…
En France, on est dans une période électorale et si l’on analyse les programmes politiques, la question du droit des femmes est très rarement centrale.
Quand la loi sur la parité est passée, un sénateur a eu cette phrase : "une profession qui se féminise est une profession qui se dévalorise"…Si on attend après les hommes, les femmes peuvent attendre longtemps…
S.S : Rompre ces clichés de domination et de discrimination, c’est par exemple de masculiniser ou féminiser certaines professions. Quand on oriente les jeunes d’un point de vue scolaire, les filles c’est souvent le secrétariat et les garçons la mécanique. On dit d’ailleurs une sage-femme alors qu’il y a des hommes qui exercent ce métier, comme pour les infirmières. Il y a comme ça plein de stéréotypes qui s’écrouleraient si on réfléchissait autrement sur ces rapports de domination. C’est un travail sur les mentalités à long terme.
Il y a eu des avancées dans les années 60-70 mais on a l’impression d’une stagnation.
S.S : L’évolution des mentalités se fait car heureusement, il y a de plus en plus d’hommes qui osent se dire féministes. Ils prennent une autre place dans la famille et entretiennent des rapports différents avec les femmes. Ca bouge, mais ce n’est pas suffisant. Quand la femme franchit une étape supérieure, on tente de la faire retomber.
Vous avez des partenariats au niveau international ? Comment cela se passe-t-il ?
S.S : Ce sont souvent des associations de femmes que l’on rencontre dans des forums, dans différentes manifestations. On ne travaille pas avec n’importe lesquelles, plutôt avec des ONG (organisations non gouvernementales) sur la problématique du droit de la condition féminine. Un exemple concret : le Liban. Nous travaillons depuis très longtemps avec des organisations de femmes au Liban et quand il y a eu les attaques du mois de juillet, elles nous ont sollicité pour remettre en état une crèche au sud du pays.
Nous avons travaillé en solidarité réciproque, c'est à dire que nous sommes en train de collaborer avec une coopérative de femmes en Ethiopie qui fabrique une petite poupée dans le cadre du commerce équitable afin d’être revendu ici en France, ce qui va permettre de faire vivre des femmes là-bas. Les bénéfices de la vente seront eux reversés pour la remise en état de la crèche libanaise. C’est assez incroyable que des femmes en Ethiopie sachent qu’elles travaillent pour en aider d’autres en difficulté au sud Liban. Nos principes, c’est essayer de développer une conscience politique au sens noble du terme, pour permettre ces croisements. Les femmes que l’on rencontre et les associations avec qui on travaille, c’est un réseau que l’on tisse au fur et à mesure. On est à l’écoute de ce qui se passe et ce que l’on nous dit sur telle organisation, où ses besoins. Il y a aussi des rencontres, des forums qui s’organisent pour mettre en mouvements toutes ces personnes, c’est toujours l’occasion de rencontrer d’autres associations.
Concrètement, quelles actions faites-vous envers les femmes, avez-vous des structures d’accueil pour elles, des soutiens psy ?
S.S : Il y a deux choses. Tout d’abord, notre travail sur le terrain dans les associations locales, avec les femmes du quartier, de la ville, pour mettre en place des débats, des rencontres, aller sur les marchés, porter une parole. Dans certaines associations, il y a des permanences d’orientation et d’écoute, des femmes qui viennent parce qu’elles ont une difficulté de violence, un problème dans le travail ou de régularisation de papiers, etc. On essaye de les accompagner, de les orienter vers les bons services, de soutenir leur démarche, voir un suivi avec une avocate solidaire (nous avons un réseau d’avocates) pour aider dans la démarche.
Avez-vous été à l’initiative de certaines lois ? Et si oui, avez-vous des moyens de pression pour les faire passer ?
S.S : Par exemple, l’"Union des Femmes Françaises" est à l’origine de l’allocation rentrée scolaire du mois de septembre. C’est nous qui avons porté cette revendication, qui à l’époque, s’appelait la prime du tablier. Aujourd’hui, on travaille plutôt en collectif. En ce moment, il y
a le collectif "Droit des Femmes" qui travaille sur une proposition pour une loi cadre contre les violences qui leur sont faites. C’est tout un réseau de représentants qui essaye de travailler sur la rédaction de cette loi afin de l’apporter à tous les députés, députées, sénateurs et sénatrices pour qu’eux-mêmes s’en saisissent.
Parfois, nous sommes alertés par des élus qui nous disent : "attention, dans cette loi, j’ai l’impression qu’il y a un danger pour tel droit fondamental". Il y a tout de suite un relais, pour faire passer l’info et créer un lobbying. Le moyen de pression, nous l’avons si nous sommes nombreuses et le travail en réseau est super important, pour faire avancer les choses et les faire connaître.
Certains disent que le féminisme a atteint son apogée et tend à l’éradication des devoirs de la femme. Partagez-vous cet avis ?
S.S : Quand on aura réduit à néant le système patriarcal qui domine le monde, on aura changé la conception de devoir et droit. La femme doit être amante, mère, puéricultrice, femme d’intérieur, gestionnaire d’un foyer tout en travaillant. Maintenant qu’elle a lutté pour avoir accès à des postes de responsabilité et qu’elle peut travailler sans l’autorisation de son mari, on lui demande d’assumer l’ensemble de ces choses, sans se poser la question de l’origine de tout ça. Pourquoi la femme a-t-elle fait ces demandes ? Parce que nous sommes dans un système de discrimination et de domination. Si on ne change pas la base, ces mentalités patriarcales, on retombera toujours dans le même schéma. En politique, on a maintenant des femmes élues dans les hautes sphères, mais quand on regarde dans les conseils municipaux où nous étions plutôt à parité au départ et beaucoup moins aujourd’hui, beaucoup d’entre elles ont démissionné car elles ne peuvent tout assumer. Les conditions n’ont pas été mises en place pour qu’elles assument toutes ces responsabilités.
Je ne pense pas que le féminisme soit à son apogée, car c’est sa conception même qui aujourd’hui n’est pas comprise par tous. Je défends un féminisme, dans lequel il n’y aurait plus ce problème de domination et de discrimination. Je veux que les femmes aient les mêmes droits que les hommes. Un exemple avec la Suède. On dit qu’elle est à la pointe en ce qui concerne la question de place de la femme, mais sur le terrain, ça ne se passe pas comme ça. Ils ont des lois incroyables sur la violence faite aux femmes mais ces violences continuent. Si à l’assemblée, ils sont à égalité, les mentalités et les rapports de domination n’ont pas changé.
Etes-vous engagée sur l’image de la femme ?
S.S : Oui, nous essayons de travailler sur une éducation non sexiste dès le plus jeune âge. Les jouets de Noël, par exemple, c’est caricatural. Dans les "Playmobil", le garçon est astronaute, il conduit le tracteur et elle, pousse le caddy et fait le ménage. Même les femmes véhiculent ces clichés inconsciemment quand elles disent à leur petits garçons de ne pas pleurer parce qu’ils sont des hommes où qu’elles font leur ménage et leur lit à leur place.
En Suède, ils ont monté une crèche basée sur l’éducation non sexiste et travaillent sur le fait que ce ne soit pas forcément les garçons qui mènent le jeu. Les filles jouent aussi bien avec des voitures qu’avec des aspirateurs. De vieux schémas poussent les gens à penser qu’un petit garçon qui joue à la poupée deviendra homosexuel et une fille qui joue au camion, un garçon manqué.
Avez-vous une actualité pour terminer ?
S.S : Oui, le 8 mars, nous sortons un livre sur la féminisation de la pauvreté. Cela fait un an que l’on travaille dessus. On a sorti cette campagne le 8 mars dernier et récolté pendant un an des témoignages de femmes (400, de différentes régions et horizons sociaux) sur la pauvreté au sens large. En effet, ce n’est pas qu’au travail, c’est aussi l’accès à la culture et à plein de liberté. On a fait une séance publique à Lille (on a choisi ce département du nord, particulièrement touché par ces problèmes) le 8 décembre 2006, avec Florence Aubenas pour marraine. Elle doit écrire la préface du livre. Le prix de vente sera de 5 euros pour être accessible. Il va être publié en mars, on va mettre en évidence des revendications et éclairages féministes sur différentes situations. Pour le même 8 mars nous allons interpeller les candidats et candidates à l’élection présidentielles sur 6 propositions qui seront développées dans le numéro 100 de "Clara", notre journal.
NB : information supplémentaire sur l’association "Femmes Solidaires" et abonnement à leur journal Clara sur le site internet www.femmes-solidaires.org
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