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"Génocidé", de Révérien Rurangwa

Par Jean Jules Lema Landu

"Ils m’ont tué, moi et toute ma famille, sur une colline du Rwanda en avril 1994. J’avais 15 ans. Je ne suis pas mort", écrit Révérien Rurangwa. Cette phrase énigmatique de l’auteur résume tout le récit.

Est-il vrai que "l’homme est un loup pour l’homme", comme le pensait et le publiait le philosophe Hobbes ? En tout cas, l’histoire de l’humanité ne le dément pas. "Génocidé", qui lève pour la énième fois un coin du voile du génocide de Tutsi en 1994 au Rwanda, en est une autre preuve récente. Le plus expéditif des trois génocides perpétrés au cours du XXe siècle, puisqu’il a emporté, en 100 jours, près d’un million de personnes. Tuées essentiellement à coups de machette.

Installé aujourd’hui en Suisse, l’auteur qui n’avait à l’époque que 15 ans, s’en souvient et pose, dès les premières lignes de son récit, cette question dantesque : "Comment transmettre l’intransmissible". Et comme pour s’en excuser, il reprend, du même souffle : "Je vais me contenter d’y répondre avec des mots maladroits".

Pourtant, à la place des mots maladroits, c’est plutôt des mots justes, puisés dans le fond du vrai, sans fioritures, qu’il utilise pour rendre, avec une rare intensité, l’horreur du génocide telle qu’il l’a vécue dans sa chair et dans son esprit.

Mystère du vice

Contrairement à d’autres témoignages sur le génocide rwandais, d’ailleurs tout aussi poignants qu’inénarrables, tel celui d’Ester Mujawayo, intitulé "Survivantes", le récit de Révérien Rurangwa prend délicatement les accents d’un roman à thèse. En fait, il ne parle pas exclusivement de la "machette du tueur", mais y développe aussi, globalement, une dialectique qui voudrait faire entendre, malgré tout, qu’"entre frères les problèmes ne manquent pas".

Et, à maintes reprises, il le démontre. Quand il affirme, par exemple : "Prétendre que les Hutu et les Tutsi s’entendaient comme larrons en foire, et que ce fut le colonisateur qui divisa en soufflant sur les braises de l’altérité, serait caricatural". En revanche, il soutient cette autre vérité : "Dans le paradis des origines, chacun se contentait de sa part et rendait grâce pour celle de l’autre. Le Tutsi bénissait Dieu pour les bonnes récoltes du Hutu et les chasses généreuses du Twa (les trois ethnies qui cohabitent au Rwanda) ; le Hutu louait Dieu d’offrir de si belles vaches au Tutsi et si de lourdes proies au Twa ; et ce dernier se mêlait à leur louange en un concert qui plaisait au Maître du ciel et de la terre".

Mais "qui va alors briser le pacte originel", se demande l’auteur, en guise de synthèse. Et d’y répondre, tout de go : "J’en suis convaincu, on ne peut réduire l’explication du génocide à des mobiles politiques, des raisons économiques, ni même à des rivalités ethniques. Il y a une sorte d’insondable mystère du vice. Une haine qui vient d’ailleurs, une inspiration secrète qui dépasse nos catégories mentales et nos capacités d’analyse".

Belle dialectique ! Dommage qu’elle ressemble à un ruisseau d’eau pure qui se jette dans une rivière de sang !

Entre deux eaux

C’est dans le droit fil de cette logique que le "génocidé Rurangwa", écartelé entre la vengeance et le pardon, décrit le théâtre infernal du massacre de près de 2.000 Tutsi de sa colline de Mugina, aux environs de Kigali, de celui de 43 personnes de sa famille découpées à la machette, puis brûlées dans une cabane à laquelle on a mis le feu et, enfin, de son "propre génocide".

Sur ce dernier point, toute synthèse paraissant sans envergure, nous laissons la place à la seule description de l’auteur : "Et d’un coup très vif, il me fend le visage à hauteur du nez. Un autre tueur m’assène un coup de gourdin clouté. Il manque la tête et me fracasse l’épaule. Je bascule à terre. Mon nez, qui n’est plus rattaché que par un bout de narine, pendouille devant ma bouche. Sibomana (le nom du tueur) change de machette. Il saisit une lame en forme de crochet que nous utilisons pour trancher les feuilles de bananier. Il frappe de nouveau au visage et le métal recourbé m’arrache l’oeil gauche. Puis encore un coup sur la tête. Un autre sur la nuque. Ils m’encerclent, frappent à tour de rôle. Un coup de lance à la poitrine, un autre à l’aine. Je plonge dans le néant…".

La suite rejoint l’Histoire, à pas de charge. Révérien Rurangwa est rentré au Rwanda dans la détermination de se venger, estimant que la justice humaine organisée est toujours, quelque part, complice des criminels. Il n’a pas pu assouvir sa soif de justice personnelle, selon la loi du Talion, parce que les Rwandais ont compris qu’il faut tourner la page du génocide -pas oublier la mémoire des victimes- pour qu’ils puissent regarder tous ensemble vers l’avenir. Etudiant en gestion en Suisse, et pris en charge par l’association "Sentinelle", le "génocidé Rurangwa" navigue entre deux eaux, à savoir persister dans sa haine contre les Hutu ou pardonner ; rejeter Dieu pour toujours -ce Dieu distant qui est resté mystérieusement silencieux devant la barbarie des Hutu- ou revenir à lui, parce qu’il le connaît depuis son jeune âge et qu'il y croyait. Son voyage à Auschwitz (un des lieux des crimes nazis), en Pologne, n’a fait que renforcer sa rage et son incompréhension.

Le Christ tutsi

C’est là un des questionnements sempiternels liés à l’histoire de l’humanité et à la relation entre l’homme et Dieu. Du moins, pour ceux qui croient. Et Révérien Rurangwa, bon an mal an, est parmi ceux qui croient, puisqu’il compare déjà la souffrance qu’ont endurée les Tutsi à celles du Christ crucifié. En effet, "Le cri du Christ tutsi", tel est le titre qu’il dédie au dernier chapitre de son récit. Finira-t-il par pardonner ? Peut-être, parce que le pardon est un don, un don de Dieu, et non un troc entre les humains.



"Génocidé"
de Révérien Rurangwa
Editions France Loisirs
228 pages
2006



 

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