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Baltasar sans peur
Par Jean Daniel Nicolas Ndzegue
Le juge d’instruction s'est encore saisi comme à l'accoutumée d'"une affaire complexe". Sauf que cette fois-ci, il ne s'agit pas d'un crime ou d'une infraction.
L'homme, la cinquantaine entamée, fait un récit en noir et blanc de sa vie passée avec une toge aux mêmes couleurs. "Tout a un commencement", dit-il. Les vingt-quatre ans écoulés à rechercher la vérité à travers mises en examen, perquisitions, enquêtes et autres auditions... qui plus est dans des activités de crime organisé, de terrorisme, de corruption étatique en Espagne, son pays, comme à l'étranger... l'amènent à faire le pari d'"Un monde sans peur". Grande ambition peut-on dire à priori. Toutefois, ce semble être là le leitmotiv qui meut, depuis son début, la carrière de ce magistrat d'exception.
Rien, absolument rien ne prédestinait le fils de paysan andalou de Jeàn en Espagne à pénétrer le monde du droit et de la justice. Cet univers est la chasse gardée de quelques familles qui se passent le relais de père en fils. Au début de sa carrière, ses collègues de l'Audience nationale, la plus haute juridiction pénale espagnole, le taxe de "parvenu". Ce d'autant que son style et ses habitudes ne correspondaient pas au fonctionnement du tribunal. Mais les pairs de Baltasar vont apprendre à s'accommoder de sa grande idée de la justice. Et dans la pratique, de sa méthode. Contrairement aux autres, le monsieur va chercher l'information, au lieu d'attendre qu'elle vienne à lui.
Cette attitude détermine notamment sa volonté de connaître les véritables cerveaux du GAL et de l'ETA, deux organisations terroristes jusque là intouchables et mystifiées, entre autres. Avec acharnement et très souvent malgré l'incompréhension de ses propres collègues, de la police et des brigades spéciales... nonobstant les manœuvres des politiques, la pression des médias... il réussit faire des coups d’éclat. Ses œuvres parlent d’elles-mêmes.
L'andalou s'inspire notamment de Giovanni Falcone d'Italie qui avait osé s'attaquer de face à la Mafia sicilienne. Le peuple, avide d'équité l'apprécie. Baltasar Garzon sort des sentiers battus. Groupes terroristes, politiciens et hommes d'affaires indélicats et autres grands trafiquants de tous types se retrouvent devant un fonctionnaire consciencieux, coriace et dynamique. Celui-ci mène plusieurs combats ardus, utilisant au maximum son pouvoir de juge. Il n'y a pas de tabous du moment que la justice doit opérer.
Sa vie et sa propre liberté sont mises à prix. L'assassinat de quelques-uns avec qui ils partage cette lutte, le marque mais ne l’effraie pas. Illustration : Carmen Tagle, sa consœur aux prises comme lui avec L'ETA, est fauchée par ce mouvement terroriste dans un attentat.
Par ailleurs le dévouement à son métier compromet quelque peu son rôle de mari et surtout de père.
Humanisme débordant
L'auteur d'"Un monde sans peur", pour atteindre le plus grand nombre, s'adresse à ses enfants, son fils et sa fille aînée, Maria. Par le jeu de questions - réponses, il crée un dialogue avec le garçon. Puis il écrit une lettre à la fille pour lui expliquer sa perception de sa profession ou quelques-unes de ses décisions à l'instar de son entrée dans la politique. Enfin, il fait une correspondance aux deux pour tirer les conclusions de ses actions et réflexions.
C'est une approche originale et simple qui permet d'entrer dans la biographie de cet Espagnol revêtant multiples casquettes : justicier, haut commis de l'Etat, politicien, membre de la société civile, mari et père repenti. Cette démarche met, ce faisant, en valeur sa vision de l'appareil judiciaire de son pays et des grandes questions de justice dans le monde.
"Le juge" - "Les victimes" - "Le crime organisé" - "Le terrorisme" - "De la peur à l'espoir" sont les cinq parties de cet ouvrage. A cheval entre un essai et un roman, celui-ci dégage un humanisme certain. Baltasar semble se définir comme un homme au service des autres hommes. Au moins, il est à la quête de cet idéal.
Pour lui, "la profession de juge ne peut être que le fruit d'une vocation." A ce titre, il a depuis déclaré la guerre à l'impunité. Quelle qu’elle soit et où qu’elle soit. C'est aux victimes qu'il pense dans son action. Il reconnaît s'associer à celles-ci en tant que défenseur de la loi et être humain. Conscient de ce que la douleur engendrée par l'humiliation, la persécution, la perte d'un être cher suite au génocide, au terrorisme ou au crime contre l'humanité peuvent causer, ses batailles juridiques n'ont plus de frontières. Il engage un bras de fer avec les pouvoirs politiques d’Argentine pour les évènements de 1976 et du Chili pour ceux de 1973. Quand le plus difficile est fait, à l’intérieur de son pays, ça bloque. Quel que soit le résultat final, le mérite de cet intrépide juge est de réaffirmer la force du droit.
Une bouteille à la mer
Son livre fait des analyses empiriques sur les trois grands crimes cités en sus et donne des pistes de solution. Celui-ci présente un intérêt historique sur la Mafia et les multinationales de la terreur dont les méthodes sont clairement mises à nu. Un nombre important d’informations conduit à une compréhension meilleure des défis actuels de la justice internationale face à la criminalité. Dans le même sens, les difficultés et pesanteurs que connaissent les magistrats sont clairement exposées de manière à dévoiler le présent état de la justice en Espagne ou les péripéties de la justice internationale.
Pour solutionner les problèmes juridiques majeurs à l’échelle internationale qui se posent, il prône la coopération judiciaire entre Etats. Fustige l'unilatéralisme dont font preuve les Etats-Unis et leur culture du "Non". Le multilatéralisme pratique au niveau de la coordinations des institutions et de l’échange des informations jugulerait mieux la menace que représente le terrorisme, en l’occurrence. L'artisan de la justice passe également au crible nombre d’autres mécanismes contribuant à faire régner la paix dans le monde. Le Tribunal pénal international (TPI) par exemple trouve grâce à ses yeux.
Baltasar Garson cite le juge Falcone pour lequel il a une admiration sans borne. "Un homme doit faire ce que lui dicte son devoir, quelles que soient les conséquences personnelles, quels que soient les obstacles, les dangers ou les pressions." Il fait le sien au point de proclamer la disparition de la peur. Sa notoriété sans cesse grandissante et sa grande expérience riche et variée font de lui une voix autorisée dans sa profession. Reste à penser que les portes qu’il enfonçait pour faire son travail s’ouvriront plus facilement afin que les limites de l’injustice reculent.
"Un monde sans peur", de Baltasar Garzon
Editions Calmann-Levy, 309 pages
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