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L’œil de Lisa, une Italienne à Paris
Par Lisa Tormena
Pensez à la plus désagréable des sensations, à la pire des émotions, à la plus mauvaise des humeurs. Et voilà, c’est ce que je ressens en ce moment. Enragée contre les italiens, en colère avec moi-même pour avoir pensé (mais seulement une seconde) : "La politique italienne considérée, quoi qu'il arrive, c’est pareil", je suis désespérée par la situation économique de l’Italie, déçue, effrayée, inquiète… Dans la pire des hypothèses, aujourd’hui il y aurait encore la gauche et pourtant elle a été balayée par une loi que même son auteur (Roberto Calderoli, Ligue du Nord) a définie comme une "porcata", une "vacherie".
Pas un seul communiste, vert, socialiste qui ait été élu au Parlement. Où est-la gauche italienne ? Pas dans le parti de Walter Veltroni (Parti Démocrate), qui a mélangé ex-communistes et catholiques de centre-gauche. Par contre, et c’est la chose la plus dramatique, Berlusconi et compagnie ont été élus au gouvernement pour la troisième fois. Lui, le "Cavaliere", nommé aussi selon les cas le gaffeur, le nain, le bouffon. Lui, qui a gagné dans une Italie dégoûtée de la politique de la "Casta" * à l’italienne. C'est aussi pour cela que j’ai du mal à comprendre mes compatriotes : Berlusconi est le meilleur représentant de la Caste.
La semaine dernière j’attendais, anxieuse, le week-end. J’espérais que les sondages se tromperaient, que c’était seulement un cauchemar. D’ailleurs, Berlusconi a bien aidé ses rivaux pendant la campagne électorale. Il a par exemple qualifié de "héro" son ex- fermier, Vittorio Mangano (mieux connu comme "le fermier d’Arcore", ville où Berlusconi habite) pendant une émission télévisée. Cet homme, décédé en 2000, a été accusé de double homicide, de trafic de stupéfiants, d’extorsion, mais surtout d’être un "boss" de la mafia. Deux mois avant d’être assassiné par Cosa Nostra en 1992, le magistrat Paolo Borsellino l’avait designé comme "le pont entre l’organisation mafieuse et le nord de l’Italie"…
Lundi après-midi, j’y crois encore. Les premiers sondages à la sortie des urnes indiquent que la différence entre les deux principaux partis est de deux points perceptuels. Pendant les dépouillements des bulletins de vote, l’écart augmente au fil des heures. Ça signifie que beaucoup d’italiens ont eu honte de dire qu’ils ont voté pour Berlusconi... Veltroni n’a pas convaincu l’électorat de la nouveauté et de la fraîcheur de son parti et il n’a pas réussi à "faire sortir le lapin du chapeau haut-de-forme". Au contraire. Le rêve s’est transformé en la plus grande défaite "des rouges" jamais vue. Il y a eu une magie, oui, mais celle de faire disparaître pour la première fois dans l’histoire italienne tous les partis à gauche du Parti Démocrate (mais aussi quelques uns d’extrême droite).
A 19h ma mère m’appelle : "On a perdu", bougonne-elle. "Oui, maman, j’ai entendu quelque chose de semblable … Ça va ?". "Je ne sais pas comment ça va, ça s'est mal goupillé". J’ai de la peine à parler du résultat des élections. J’ai passé les derniers quatorze ans à voir le visage de Berlusconi à la télévision, à assister malgré moi à ses "Berlusconneries", à ses lois ad personam "pour le bien du Pays", à ses sorties contre tout ce qui n'était pas rangé de son côté, la magistrature "qui me persécute" en particulier. Il nous a habitué à tout ça et la moitié du pays a voté pour lui. L’autre moitié pleure des larmes amères. Les jeux sont faits…
Pendant la soirée mon copain et mes amis m’écrivent, tous en me racontant quelque chose qui s’est passé. "As-tu lu ? Cents bulletins de vote ont disparus en Sicile". "Un électeur a donné un coup de ceinture à un homme qui avait laissé son portable sur le table du bureau de vote avec la sonnerie de Forza Italia !". Les blogs font du tapage, soit pour fêter les résultats, soit pour partager l'appréhension. Je n'en peux plus de Berlusconi, de ses mensonges, et des Italiens qui le soutiennent. Je vais dormir.
Mardi matin, ça commence très mal. Le premier à me rappeler la dramatique nouvelle, c’est le "bonhomme du métro Lourmel" qui remet les journaux contre "une petite pièce". "Buongiorno signorina ! Les élections en Italie se sont bien passées ?". Oh, non… On en parle à la Maison des journalistes, et à onze heures on entend un pas, quelqu’un monte l'escalier : "Condoléances…". C’est le directeur Philippe Spinau. Je n’ai aucun grain à moudre pour expliquer ce que s’est passé en Italie, le pourquoi et le comment du vote italien. Moi non plus, je ne peux pas encore y croire.
Après le travail je rejoins les filles qui sont parties avec moi de l’Italie. On n’a pas encore discuté de ce qui est arrivé en Italie, comme si le silence l’effaçait. Quand on en parle, ça devient réel. Alors pas un mot, pas une allusion, jusqu’au mardi soir. "As-tu lu ?", chuchotais-je. "Oui, c’est une catastrophe ! Tout, mais pas encore Berlusconi au gouvernement !". J’ai rompu les digues et Annalisa se transforme en un fleuve en crue. Mafia, économie, précarité, intolérance, candidats qui n’ont pas renié l’époque fasciste de Mussolini, Bossi et son racisme. On touche toutes les questions chaudes. Mais c’est trop tard. D'ailleurs je crois que c’est presque impossible de comprendre l’anomalie italienne, le phénomène Berlusconi sans avoir vécu en Italie depuis les années 80. Quelle piètre figure, ma pauvre Italie !
J’aurais bien voulu écrire un article drôle, en mettant Berlusconi en boîte (ce n’est pas difficile : il offre beaucoup de matériaux), mais malheureusement il n'y a pas de quoi rire. On ne peut pas hausser les épaules et se comporter comme si de rien n'était. On verra bien ce qu'il adviendra de tout cela, mais le passé récent ne me fait pas pencher pour l’espoir. En attendant ça, il faut bien suivre les journées du 25 avril (fête de la libération) et du premier mai, liées traditionnellement aux drapeaux rouges. Un seul élément est certain : nous, Italiens, on a la mémoire très courte…
* Lire : "La casta", de Gian Antonio Stella et Sergio Rizzo
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