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L’œil de Lisa, une Italienne à Paris
Par Lisa Tormena
J’ai rencontré un copain sur les escaliers de la résidence où j’habite il y a quelques jours. Il était avec d’autres amis et j’ai salué tout le monde avec un "Bonsoir, ça va ?" très vague. On a parlé un peu de choses et d'autres et après cinq minutes, j’ai pris congé. Parmi le petit groupe, il y avait un autre garçon que je connaissais et que je n’avais pas vu à mon arrivée, parce qu’il était assis et caché par les autres. En partant, je l’ai remarqué et je lui ai fait un sourire au lieu de lui adresser le fatidique "Au revoir". Son visage n’a pas changé d’expression, mais après quelques pas il m’a rattrapé : "Tu ne salues pas aujourd’hui ?". "Mais si", je lui ai répondu, un peu ennuyée par son ton sarcastique. "Mon sourire était un salut". "La prochaine fois, utilise la voix". Dans ma tête, j’ai pensé : "Bien sûr… La prochaine fois je te tournerai le dos, ça, c'est sûr".
Malgré le fait que ma culture et ma langue ne soient pas vraiment éloignées de la culture et de la langue française, il y a des petites différences qui deviennent importantes dans la vie quotidienne. La question du salut en est une parmi d’autres. La communication avec les gestes, les expressions du visage, par exemple, ne sont pas toujours pareilles ou, au moins, elles ne me le paraissent pas. Dans ce cas là, mon sourire n’a pas été perçu pour ce qu’il était : un "Au revoir" sans parole. Le destinataire s’est vexé et moi, je me suis énervée pour sa réprimande "inutile". C’est le résultat d’un petit malentendu dû à une menue "divergence culturelle".
Une autre différence concerne le vouvoiement. En Italie, il y a une règle très simple : on tutoie tout de suite quand la personne à laquelle on s’adresse a plus ou moins notre âge ; au contraire, on vouvoie les personnes beaucoup plus âgées que nous ou quand il y a une forte hiérarchie. Mais la plus rigide des hiérarchies peut aussi s'assouplir en transformant un "vous" en un "tu". Après avoir fini l’université, par exemple, j’ai commencé à travailler pour la directrice de mon mémoire de maîtrise. Pendant mes études, comme aujourd'hui, elle était une des personnes que j’estimais le plus. Quand elle m’a demandée de la tutoyer, ce n’était pas si facile. Le respect, l'admiration que je ressentais pour elle (et même un peu de timidité), rendaient sa "permission" vraiment dure à observer. Mais maintenant, on se tutoie et rien n’a changé dans mes sentiments pour elle, qui est toujours ma tutrice.
En France, ça marche d’une façon apparemment plus formelle. La première fois que mon voisin de 25 ans m’a vouvoyé dans l’ascenseur le jour de mon arrivée, c’était presque un choc. Quand ça arrive en Italie, ça veut dire que tu es tellement âgé que tu "mérites" le vouvoiement. Ça ne m’arrive presque jamais, heureusement. Mais ici, c’est l'usage et j’ai dû en prendre mon parti. Cette fois là, je l’ai regardé d'un œil mauvais et lui ai demandé : "Est-ce que j’ai l’air d’une personne âgée ?". Son expression m’a fait comprendre que c’était pas le cas ; mais le pourquoi de sa façon de s’adresser à moi, comme tous les autres après lui, je l’ai appris plus tard. "Quand tu ne connais pas une personne, il faut la vouvoyer, même si elle a ton âge", voilà la leçon. Je crois avoir fait piètre figure avant de bien comprendre cette règle de bonne conduite…
Une chose semblable se passe peut-être avec le "rite" de la bise. Je n’ai pas l’habitude d’embrasser les personnes sur les joues, sauf les plus proches de mes amies, et même pas toujours. Alors je me demande si mon comportement peut être perçu comme froid ou inamical. La langue n’est pas donc la seule difficulté à laquelle un étranger doit faire face, même si il est italien. Je ne le croyais pas, jusqu’à il y a quelques mois. Mais je suis en train d’apprendre petit à petit beaucoup des us et coutumes des français. Des choses que je pensais insignifiantes et qui, au contraire, sont les ingrédients pour commencer à se sentir un peu plus francophone…
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