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«… les dossiers de regroupement familial étaient confiés aux stagiaires… »
Propos recueillis par Fanny Chagniot
Laetitia a travaillé durant trois ans à l’ambassade française d’un pays d’Afrique subsaharienne. Elle s’est occupée de dossiers de regroupement familial, et elle témoigne pour l’Oeil de l’exilé des difficultés rencontrées, tant au niveau de l’administration française, qu’au niveau des familles restées au pays.
"J’ai pris en charge les dossiers de regroupement familial pour la première fois là-bas. J’étais employée à la section consulaire. Par mesure d’économie, le ministère des Affaires étrangères ferme des consulats et crée des sections consulaires : c’est la même chose, mais avec des employés qui coûtent moins cher. Tout cela se situe dans un contexte de manque de moyens, de diminution d’effectif : il n’y a donc pas de personne spécifiquement chargée des dossiers de regroupement familial. Ils ont même été confiés aux stagiaires. Même pour les titulaires, il n’y a pas de formation à ce niveau-là : et ce n'est pas une chose dont on entend parler lorsque l'on suit des formations au ministère avant de partir à l’étranger. Vous arrivez, et un standardiste vous annonce qu’il y a des gens dont il faut s’occuper pour une procédure de regroupement familial. Vous n’en savez pas plus et vous vous débrouillez comme vous pouvez. En fait, on apprend sur le tas ! Dans mon poste, les dossiers de regroupement familial étaient confiés aux stagiaires, avec qui nous avions mis sur pied une sorte de questionnaire pour cerner si l’histoire des familles était cohérente avec ce qu’on pouvait entendre de la personne en France [...]
J’ai été prise entre deux constatations : il y a beaucoup de fraudes en la matière, et en même temps, parfois, on a le sentiment d’avoir en face de nous quelqu’un qui mériterait vraiment de rejoindre sa famille, mais qui n’y sera pas autorisé pour des raisons qui ne nous sont pas expliquées.
Parfois, des fratries se présentent avec sept ou huit enfants, alors que la personne en France en a déclaré trois ou quatre. J’ai souvent rencontré des cas de figure bizarres, avec des enfants qui ont l’air d’avoir tous le même âge... On essaye ensuite de vérifier, mais la plupart du temps, des papiers ont disparus. La famille se présente sans preuves. Les employés ne peuvent pas toujours recouper les informations, dans ces cas-là, nous envoyons les enfants chez le médecin agréé de l’ambassade, qui vérifie la taille des os pour avoir une idée de l’âge. Des majeurs tentent de se faire passer pour mineurs, c’est très courant, comme essayer d’inclure dans la fratrie des enfants qui ne sont pas de la même famille. Nous nous retrouvons démunis, sans d’instructions, ni moyens : nous ne pouvons pas faire de test ADN. Nous faisons du "bricolage", sans être jamais certains des liens parenté… Je travaillais aussi sur la question des mariages blancs : on peut avoir la certitude d’en avoir un sous les yeux, procéder aux interrogatoires, nourrir un dossier, puis voir le dossier accepté. Nous ignorons comment sont prises les décisions en France.
Pour une procédure de regroupement familial, il "suffit" que la famille se présente à l’ambassade et qu’elle passe des entretiens, mais les employés n’ont pas les moyens humains et techniques de faire les choses sérieusement. Il n’y a pas de communication entre une décision prise en France et le travail de l'employé en poste sur place. Je me suis retrouvée dans la situation où j’avais la personne en face de moi, et puis un télégramme tombait, avec la décision. Pour n’importe quelle procédure, nous n’avons aucune explication quant à la décision prise en France. Nous avons eu des cas où nous avons insisté, quand cela nous paraissait vraiment indispensable. Par exemple, nous avons aidé un enfant orphelin à rejoindre son oncle. Nous y tenions beaucoup, il était vraiment perdu. Mais il y a eu aussi des fratries qui sont parties en France à sept alors que nous n’étions pas vraiment convaincus des liens familiaux. Il ne faut pas s’attendre à quelque chose de logique […]
L’ambassade ne sait pas dans quelles proportions les personnes fraudent ou pas. Au bout d’un certain nombre d’années, nous nous faisons une idée, mais réellement, nous ne pouvons pas trop savoir. Nous ne travaillons pas dans d’assez bonnes conditions pour être sûrs de ce que nous faisons […]
Mais parallèlement, il ne se passe pas une matinée sans fraudes. Nous vérifions tout au maximum. C’est forcément long pour le regroupement familial. Le consulat ne bloque pas, vu que c’est la France qui prend toutes les décisions. Le consulat ne fait que réunir les éléments pour lui transmettre. Il faut donc plusieurs mois pour traiter au pays les dossiers de regroupement familial, et il y a le délai de réponse ensuite. Elle ne vient pas du tac au tac.
Le problème le plus important reste le manque de moyens, et le manque de consignes aussi. Les employés ne savent pas ce qu’on attend d’eux, ils n’ont pas de "mode d’emploi", ils ne savent pas comment faire. Parfois, ils ne savent pas comment vérifier toutes les informations. Il faut d’avantage de temps, et que les procédures soient prises en charge par des personnes formées à ça et avec des moyens ! La France veut garder autant de consulats qu’avant, mais à moyens réduits. Elle veut garder la même façade, mais pas les mêmes moyens… Il faudrait réduire les effectifs pour réaffecter des agents qui puissent véritablement prendre le temps de traiter les dossiers convenablement. Il faut une formation spéciale, c’est la première chose pour faire un travail avec professionnalisme. Personne n’est à l’aise : ni les familles, ni les employés des ambassades.
Il faut du changement au niveau de la France car une ambassade, c’est simplement une antenne qui essaye de faire au mieux avec ce qu’on lui donne comme moyens et comme instructions. Dire qu’il faut que ça change dans les ambassades ne veut pas dire grand-chose. Elles font vraiment ce qu’elles peuvent avec ce qu’elles ont, et c’est la France qui accorde des moyens ou non, qui clarifie ou non. Une ambassade est le doigt au bout d’une tête. C’est à la France de savoir ce qu’elle veut faire. Je ne pense pas qu’il y a ait une envie de la France d’améliorer tout ça. C’est une situation dans laquelle on est mal à l’aise, mais il n’ y a pas d’envie de clarifier les choses ; quand quelque chose n’est pas clair, ça décourage aussi ! Si vous dites très clairement comment faire, vous rendez les choses plus simples."
* par mesure de sécurité, le nom de la personne, et le pays dans lequel elle travaillait, ne sont pas révélés.
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