Droits LGBTQI+ en Russie, 7 journalistes et blogueurs témoignent à la MDJ

Par Sarah VILLARD

Crédits photo : Sarah Villard

Illustration : Trois visages – Crédits : Sarah Villard/MDJ

« Comment publier sereinement ? » une question soulevée légitimement par les journalistes russes et les résidents de la MDJ lors d’une rencontre qui s’inscrit dans un processus de sensibilisation et de dialogue mis en place par l’organisation non gouvernementale IREX Europe. Ce dialogue prend son sens dans le contexte politique qu’induit la loi russe de 2013 contre la « propagande » homosexuelle et vient confirmer le bénéfice de cette rencontre. 

Le « Média Tour » de 7 journalistes, blogueurs et défenseurs des droits des personnes LGBTQI+ russes (voir leurs biographies plus en bas), a fait escale à la Maison des journalistes le lundi 18 novembre 2019. L’occasion de venir à la rencontre des résidents et journalistes de la structure associative au cours d’une présentation et d’un échange émouvant sur le parcours de chacun et les enjeux qui résultent de leurs luttes et travaux.

Lisa Viola Rossi, chargée de mission Sensibilisation et Communication à la Maison des journalistes, accueille, avec Antonin Tort, responsable d’action sociale et d’hébergement, et Camille Peyssard-Miqueau, chargée de mission partenariats et recherche de fonds, les journalistes blogueurs et activistes russes, ainsi que leur interprète, lundi 18 novembre 2019 au sein de la MDJ.

Crédits photo : Sarah Villard

Crédits photo : Sarah Villard

Après une visite de la Maison des journalistes animée par Lisa Viola Rossi, 5 résidents de la MDJ d’origines diverses – Tchad, Pakistan, Afghanistan, Kazakhstan  – rencontrent la délégation russe. Ils échangent alors communément sur leurs parcours, leurs sensibilités et les défis que représentent leurs métiers. Ils mettent en avant la lutte qu’ils mènent au quotidien, tant personnellement que professionnellement, face aux lois anti démocratiques.

Après un tour de présentation, la journaliste Elena Dogadine met l’accent sur la difficulté de publication que les journalistes et activistes russes peuvent éprouver : « Aujourd’hui, quand je propose à des médias indépendants de publier des articles sur les lesbiennes ou sur tout autre sujet relatif à la communauté LGBTQI+, en plus des préjugés et de l’invisibilisation des minorités, je dois lutter contre la frilosité et les interrogations pratiques des directeurs de publication. » Elle continue ainsi : « Comment publier sereinement ? »

Un combat, une revendication, qui en ces mots et ces murs possède une résonance particulière.

La loi de 2013 interdisant la « propagande » homosexuelle en Russie témoigne de la difficulté pour ces professionnels d’exercer leur métier et de s’exprimer librement.

Maxim Polyakov* témoigne : « L’idée de cette loi adoptée au niveau fédéral en 2013 est de bannir les identités LGBTQI+ en tant que modèles pour la jeunesse. » et poursuit : « Cette loi est une manière habile et insidieuse de faire taire la communauté LGBTQI+, d’attaquer toutes les actions qu’elle entreprend.

Illustration / Crédits : Sarah Villard / MDJ

Deux exemples : une manifestation dans l’espace public pour plus de droits envers cette communauté se verra opposer la présence de mineurs dans le même espace public afin de la faire interdire. Idem dans une sphère davantage privée : à chaque festival queer organisé dans un bar, par exemple, il est demandé à tous de venir dotés de sa pièce d’identité, de pouvoir prouver son âge aux potentielles forces de l’ordre présentes. » Dmitry Moystrapishvili*, en tant que youtubeur et influenceur LGBTQI+ russe, appuie ses propos et les complète : « Cette même loi est aussi appliquée aux contenus en ligne. Face à un message sur Instagram un jeune me confiant son mal être en me posant des questions, que suis-je censé faire ? Répondre au risque d’être banni de la plateforme ou resté dans l’indifférence de peur d’être sous le coup de cette loi? »

Les parcours des uns résonnent avec ceux des autres et nourrissent l’échange en une lutte convergente pour la liberté. La liberté d’expression, la liberté de presse.

Et la défense des droits de l’Homme.

Lorsque la lutte à l’informations devient une lutte contre les manquements démocratiques de leur pays, nos résidents et nos invités russes soutiennent ensemble les difficultés et les obligations qui en résultent. Les témoignages de Tagedine Babouri, journaliste et activiste tchadien et Meiirbek Sailanbek, journaliste de la minorité chinoise au Kazakhstan trouvent une oreille compréhensive de la part de leur confrères russes. Tagedine raconte son histoire, traduite par le confrère Adam MAHAMAT, venu du Tchad lui aussi. « J’ai été torturé » illustre-t-il en montrant une photo de lui prise lors qu’il était emprisonné. « Mes 4 collègues avec qui je travaillais ont été assassinés », « ma famille est emprisonnée par ma faute, et ils s’en servent comme point de pression pour que je revienne. ». Silencieux et sous le choc, seul Mikhail Tumasov* s’autorise à dire « Oh my god ». Une poignée de main s’échange entre eux deux, le geste rattrapant la parole lorsqu’elle se fait inutile ou impossible.

Ensemble Contre la Peine de Mort : Carte du monde (avril 2019)

La situation des personnes LGBTQI+ a été identifiée par tous les participants de la rencontre comme une cause urgente et notamment en Russie. Etant une raison majeure de la migration forcée en provenance de ce pays comme le relève IREX Europe, les journalistes et militants russes témoignent de leur rapport à cette situation politique.

Crédits photo : Sarah Villard

L’expression de leur identité ou leur appartenance à un certain groupe social et à une revendication d’idéaux poussent certains à prendre la décision difficile de partir. D’autres décident de rester et de lutter. Lors de la table ronde organisée le lendemain par IREX Europe (article à venir sur l’Oeil de la Maison des journalistes), une membre de la diaspora russe réfugiée en France et désormais psychologue, Reyda Linn, rappelle que « l’exil est une contrainte avant d’être une action volontaire ».

Un écho avec le message que diffuse la MDJ autour du parcours de ses résidents.

L’exil est aussi une répression !

Un détail d’un kakemono exposé à la MDJ (Crédits photo : Sarah Villard)

Ci-dessous les courtes biographies des membres de la délégation du Média Tour en visite à la MDJ :

  • Temur Kobalia : journaliste de Volgograd (Russie), formateur et défenseur des droits de l’Homme, fondateur de NCO TV Russia, et directeur et fondateur du Conseil des Droits de l’Homme à Volgograd.
  • Mikhail Tumasov : représentant élu du Russian LGBT Network de Tbilisi (Géorgie), activiste et défenseur des droits de l’Homme. Fondateur du mouvement LGBTQI+ « Avers ». Membre du conseil Civil Society Forum EU Russia.
  • Natalya Troyan : productrice multimédia de Moscou (Russie) et organisatrice de visites de presse pour journalistes et blogueurs. Enseignante des disciplines juridiques, multimédias et journalisme d’investigation à l’Ecole Polytechnique de Moscou.
  • Elena Dogadina : journaliste professionnelle de Kazan (Russie) couvrant la discrimination et la violence en Russie. Blogueuse, elle publie des articles sur la violence le mariage et les femmes en Russie.
  • Dmitry Moystrapishvili : blogueur de Moscou (Russie) notamment sur youtube, ouvertement LGBT, il aborde divers sujets autour de sa sexualité et du mouvement LGBTQI+ qui s’y rattache mais aussi touchant à l’identité de genre, en contraste avec la réalité moscovite.
  • Maxim Polyakov : journaliste professionnel de Syktyvkar (Russie), exerce ce métier depuis plus de 17 ans et travaille actuellement en tant que producteur du magazine en ligne « 7×7 ». Il organise des formations autour de plusieurs thématiques lors de manifestations autour des droits de l’Homme et/ou d’évènements journalistiques.
  • Lelia Nordik : Activiste, blogueuse, artiste et DJ de Saint-Petersbourg (Russie). Elle organise et participe à de nombreux évènements, manifestations, rassemblements, festivals, forums féministes, LGBTQI+ et environnementaux. Elle est par ailleurs rédactrice en chef du site seance.ru.